Au lendemain d'un prix d'Amérique fameux qui vit deux tout bons exploser
les chronos en portant le poids de la course, je regarde avec émoi la
feuille - en fait un rapport de 220 pages - que je remettrai bientôt au service Recherche &
Développement du Cheval Français, ce dernier m'ayant consulté afin de
proposer de nouveaux aménagements susceptibles d'amener un nouveau
public aux courses.
Suis-je la bonne personne ? Que valent réellement mes projets ? Me
trouvé-je encore au pinacle, l'ai-je d'ailleurs jamais été ? Après avoir
raillé Ready Cash comme je l'ai fait l'an dernier, aveugle que j'étais
au pays des oeillères, qui me portera encore crédit ? Puis-je me
regarder encore en face, je suis encore ébloui d'hier, et quand je tente
de me reconnaître dans une glace, je ne vois qu'un cornet qui a les
boules.
J'avais quelques bons copains que je faisais marrer le samedi soir,
quand assorti d'un Gewurtz, je sortais de ma cuisine enveloppé d'un
fumet de lardons, et leur proposais, en posant un plat fumant sur la
table du salon, une "part réchauffée de Ready Quiche". Reviendront-ils s'asseoir à ma table ? Répondront-ils un jour à mes sms désespérés ?
Le meilleur a gagné ; je bats ma coulpe et offre ma croupe au martinet de la lad de Philippe Allaire.
Et c'est ainsi qu'encore groggy, mais heureux d'avoir vu ce que j'ai vu,
et vécu ce que j'ai vécu dimanche, je relis mon dossier de projets
faramineux, sont-ils aussi épatants que je le pense ? Aussi je les
propose à votre assentiment, lecteurs, qui en savez bien plus que moi
quant à vos propres désirs.
Avant toute chose, je tiens à préciser que la plupart de ces projets ont
été élaborés en collaboration avec l'ami Sam Spade du Rib qui, de son
côté, après son article où il avait annoncé que la génération des Q
allait tout bouffer en 2010, a préféré quitter la France pour Béziers.
Tout d'abord, nous suggérons dans notre rapport, l'arrivée de courses en
batterie sur le territoire français. Ces courses sont particulièrement
spectaculaires, elles tiennent en haleine tout l'après-m', elles donnent
la pépie, l'intensité d'une course ne dure plus deux minutes trente
mais quatre heures, comment pouvons-nous nous passer encore de telles
merveilles ?
Ensuite, nous proposons l'ouverture des groupes aux chevaux hongres,
passé l'âge de six ans, la sélection s'étant déjà effectuée dans les
classiques, cela n'a plus guère de sens. Serait-ce une boulette de
castrer un vieux tonton, on déferre bien les anges ?
Plus audacieux, nous proposons la création d'un GNT qui prendrait
l'allure d'un pentathlon. Au lieu de retrouver un mercredi sur deux ces
sempiternelles joutes sur 2800 avec trois poteaux de départs, sous le
patronage d'Evelyne Dhéliat, de Miss France, de Guy Roux, et bientôt de
Domenech, Nicolas Peyrac, ou Kenza du Loft, nous préférions un
championnat reconnaissant des chevaux polyvalents. Ainsi tantôt
l'épreuve se courait sur 1609m avec hobbles, puis la semaine suivante
sur un 4000 metres, puis au trot monté... c'est toute la grâce du
combiné que nous souhaiterions voir. A Cagnes, ou Enghien, pourquoi ne
pas organiser un 7000 metres, où les chevaux effectueraient les trois
disciplines, passant suivant le sens du sillon, de la piste de trot à
celle d'obstacle (en enlevant les sulky entre temps) pour terminer sur
la PSF, pleine bourre. Avouez qu'on a presque autant envie de voir ça qu'une
confrontation Rapide Lebel-Ready Cash dans l'Elitlopp'.
Enfin, dernière suggestion, qui déplaira probablement aux pisse-vinaigre
et culs-serrés, pourquoi ne pas donner du sel à la traditionnelle
course des chevaux orloff en l'ouvrant aux demi-sang français ? Même
poteau de départ, celui des 2700 disons, certes les Orloff auront déjà
70 mètres dans la vue au bas de la descente, mais les Orloff
emprunteraient alors le parcours de la petite piste, tandis que nos
français seraient contraints de se taper la montée. Le spectacle serait
alors incomparable. Que de frissons en voyant les Orloff pénétrer à
l'intersection des pistes avec dix secondes d'avance sur les trotteurs
français, contraints dès lors d'envoyer du bois pour nous offrir une
ligne droite de folie. Et Jean-Philippe Dubois avalant un à un le
chapelet d'orloffs pomponnés jusqu'au poteau, nombreux sont les turfistes prêts à
payer 100 euros leur ticket d'entrée pour voir ça à Vincennes.
A moins que je ne me fasse des idées, et qu'ils préfèrent à nos rêves
fantasques, acclamer Ready Cash dans le France, Scipion du Goutier dans
le Paris, et Rapide Lebel dans le prix de l'Union Européenne. Comme ça,
c'est plus simple. Gagnant.
Un conte. Un jeune homme fait un rêve. Le jour se lève, son grand-père, son tuteur, constate sa mine épanouie, que t'es-t-il arrivé, de quoi as-tu rêvé ? Dis-moi, je veux connaître ton bonheur, lancine le vieux. Non, non, je ne dirais rien, répond l'adolescent toujours planant, jour après jour, matin après matin, nuit après nuit. Le tuteur multiplie alors les gâteries pour le faire plier ; parts de flan, entrées gratuites pour le GNT, bons d'achats chez les trois suisses, mais rien n'y fait, le vieil homme revoit alors une de ses anciennes maîtresses et allonge de la fraîche auprès de ses deux filles girondes. Quand vient la nuit, les deux gourgandines se glisseront dans l'alcôve du jeune minet, avec pour mission de lui faire cracher le morceau. Avant de casser sa pipe, le vieux veut savoir la teneur de ce rêve. Le plan s'éxécute ; la tente se dresse. Au lendemain, le jouvenceau sort harassé de ses draps, pour prendre le café au lit : "je peux à présent te révéler, le songe qui m'avait tant étonné, papy, j'avais rêvé que je couchais avec deux filles à la fois". Morale. Si on veut que son rêve se réalise, il faut le taire.
Strasbourg, son champ de potates, ses alsachiennes,
Strasbougredane et strasbougredandouille ne font qu'un. Strasbourg, champ de
Maldoror, cimetière du parieur modeste, du driver de génie et berceau de la
flammekuëche sertie de mouches. Strasbourg j'écris ton nom dans le carnet rouge
de mes hippodromes non grata. Tu rejoins, avec ta cohorte de parlementaires
pisse-vinaigre, les noms d'autres lieux de terreur turfique, infréquentables
pour qui sait faire le papier, pour qui sait vivre, ô Aglaë, t'ai-déjà parlé de
mes déculottées à Saint-Brieuc ?
J'étais jeune, Aglaë, j'avais l'âge de Sidonie, je pariais
bite à l'air sur des chevaux foutraques et qualiteux, j'épongeais mes dettes en
pariant sur la culotte des jockeyttes, mon doigt se posait systématiquement dans
le programme sur le meilleur cheval de la course, cheval qui, à Saint-Brieuc,
ne verrait jamais le poteau blanc en tête, c'est ainsi, il y a des hippodromes
sans aucune séléctivité. Entre qui veut. Passe qui peut. Pousse-toi de là que
je m'y mette. Que je mette mon gros cul. Qui c'est qu'a gagné ? Le gros
cul de Bébért.
On essaye, autour de soi, de faire la promo des courses, on
veut voir Venise et on a Strasbourg, ou Saint-Brieuc, ou des commissaires pourrissants,
dont le contour des paupières oscille déjà entre vert et violet. On veut l'infini,
on est entre gens de bien, on rêve de beauté, de finesse, on pointe la lune à
Aglaë et quand on s'aperçoit qu'en fait de lune, on a montré la direction du
gros cul de Bébert, on prie pour que la fille n'ait regardé que son doigt.
Regarde-moi faire le malin, et crois-moi quand je te dis que Romain Bérujat a
la meilleure main du sud.
Ce dimanche, donc, Romain Bérujat avait pris la direction de
l'est, au volant du van emmenant Quanter Magic et Pomodoro vers la cité de l'enfer,
Strasbourg. Après la disqualification du premier pour traquenard (le cheval
était incapable de trouver son action sur une piste dont le relief n'était pas
sans évoquer le front acnéique d'un apprenti Bigeon), Romain entrait lui-même
en piste dans l'arène. Pomodoro, cheval attentiste, saisonnier, se présentait à
35/1, et je dois bien vous dire qu'en plus de l'affection que j'éprouve pour
son driver, j'étais intéressé au rang économique. Je pariais, à la place, de
quoi me payer des nouilles pendant un an. Raoul et Prince des Lucas, deux
déménageurs, allaient probablement mener grand train et compliquer la tâche des
25 et 50 mètres. Je partais confiant, je m'imaginais déjà rejouer une partie de
mes gains ce lundi sur Quolt des Obeaux à Enghien pour me payer un an de
gruyère rapé.
La course se déroulait grosso modo suivant le scénario
anticipé (sauf que Verva n'avait pas déroulé Raoul), Romain menait comme d'hab'
la meilleure course du monde, se positionnant à deux, planqué, prêt à envoyer
son finisseur dans la ligne droite, quand soudain, chevaux et drivers
semblèrent glisser, patiner, incapables de garder leur ligne (la piste
ressemblait alors au front d'un apprenti Abrivard venant tout juste de s'éclater
un comédon), l'accident deux secondes avant sa réalisation m'apparut
inévitable. Un coup de frein. Le crash. Barbier. Senet. Pomodoro percute le
gros cul de Bébert. Romain se voit, au ralenti, éjecté de son sulky, se
retrouvant dans celui d'un comparse après avoir effectué un soleil, puis, une
rène en main, le voilà propulsé au sol, entrainé par la force de son cheval,
traîné sur ce sol infertile, puis ramené à la raison, à la maison.
Heureusement, comme on dit, plus peur que de mal. Tous
indemnes. Chacun est resté entier, ainsi pour exemple, fidèles à eux-mêmes, les
commissaires ont validé une arrivée gaguesque (puisqu'avec la vague, il n'y
avait plus que deux chevaux à se disputer la victoire), me plumant dans le même
fait.
Dorénavant, je délaisserai Strasbourg, Saint-Brieuc,
Beaumont-de-Lomagne, Chatillon sur Chalaronne, et Aix les Bains, je
boycotte-cotterai ces poulaillers. Le dimanche, Aglaë, Sidonie, j'aurai pour
loisir la célébration des assonances nulles, de la littérature bête, j'arpenterai
la terre meuble et je viderai les greniers, je chérirai Vincennes, les bocks,
la bière, et les coqs de bruyère. Et je le jure, mes amies empâtées, pendant un
an je payerai le gruyère.
Aux courses, qui se ressemble s'assemble. Les déménageurs,
les hommes à poigne, chérissent NELUMBO,
surtout quand « il tire comme un treuil ». QUAUVIN plait aux femmes
qui aiment les hommes forts, il porte la culotte. Les employés du mois
auront davantage le béguin pour PUNCHY, ORESTANE GIRL ou OR DE JADE, des besogneux qui se
foutent systématiquement à plat ventre pour gratter une bonne place. Les lycéens flemmards qui mettent leur réveil à 5 heures du matin afin d'entamer
le devoir qu'ils rendront à 9 trippent grave sur REVE DE BEYLEV. Les
autistes se pâmeront devant ROUGE VIF et sa manie de s'isoler du groupe. A l'heure
des keyboards, la graphologie tombe en désuetude, on la remplacera
avantageusement par la crackologie. Dis-moi quel est ton crack, je te dirai ce que tu veux.
Si j'ai eu longtemps une certaine passion pour les
finisseurs à la QUEEN'S GLORY, dont je salue l'inconstance, je me pose des
questions sur moi-même depuis que j'ai réalisé le transport d'aise où me
mettaient des chevaux comme ROI VERT, ou à un degré moindre QUEFI DES CAILLONS.
ROI VERT, fils d'Achille, ne semble jamais à l'abri d'une
dernière flèche, quiviendrait le planter
à quelques mètres du poteau. Récemment, on l'a vu à l'ouvrage, talonné à
Enghien par le petit Rio du Rib, puis à Vichy par la sangsue Punchy . Deux
adversaires d'un calibre différent, pourtant. A chaque fois, même impression de
victoire à la Pyrrhus, volée comme un baiser sous le porche par temps de pluie,
même sentiment de triomphe du chapardeur. Et pourtant, de ses 19 courses, il en
a gagné 13. Les chevaux qui enchaînent les bâtons gagnent souvent déclassés,
rien de tel avec le Roi, qui ne s'impose jamais d'une rue. Et pourtant il
gagne…
Il y a du Pierre Richard chez Roi Vert, c'est le repas chez
Bernard Blier, PDG, Jacques François assure le servile, et soudain Pierre
Roivart se lève pour baiser la main de Mireille Darc faisant son apparition, il
tire et marche sur la nappe, envoie valdinguer assiettes et verres, mais
rattrape tout et remet les choses en l'état, sifflotant tout en époussetant le
dos nu de Mireille. Le roi est drôle et misérable, cependant il gagne toujours
à la fin. Quel est son secret ? Et s'il y avait du QUEMEU D'ECUBLEI en
lui ? S'ils partageaient une faculté à toujours repousser leurs limites, un
peu comme le Pousse-Mousse : Quemeu, Roi vert, quand y en a plus y en a
encore, on a beau les attaquer ils repartent toujours de plus belle.
Je ne serais guère étonné de le voir continuer à progresser,
et encore gagner à l'arrache, au plus haut niveau, à la faveur d'un parcours
favorable. Les dernières grandes courses ont vu le même schéma tactique ou
quasi, les favoris de la course venant vite en tête et s'empoignant grave, pour
au final n'en plus pouvoir et laisser un outsider s'imposer (Speedy Blue,
Oyonnax, Timoko, Private Love, The Best Madrik…) ROI VERT, ce hargneux loufoque,
me parait avoir la tête du cheval qui sort dans le dernier tournant, pour venir
dans un critérium sur Rouge vif et Real de Lou lessivés, et résister au retour
d'un Ready Cash, tout simplement parce qu'en gagnant chaque fois du minimum, le
cheval, ferré, sans artifices, possède à présent un mental de numéro 1, de chef
de meute.
Pierre Richard contre les forts des Halles, une affiche promise
pour Septembre qui me donne envie de voir déjà passé l'été qui s'annonce,
chaud, moite, interminable comme la ligne droite d'Enghien, grotesque comme le
jeu d'épaules de Roi Vert, le cheval ailé qui chausse du 2, sortant toujours
ainsi, en perdant contact avec le sol, vainqueur des duels botte à botte.
ça fait quand même quelque chose, c'est l'hymen, c'est l'humus, cette
rupture toujours inédite quand le génie invente ce qui était tout à fait
impensable la seconde précédant l'apparition spontanée de l'IDEE.
Donc, samedi dernier, une intelligence collective, celle de la
fourmilière, du groupe, de la chevalière, apparut subitement à Auteuil,
quelques minutes avant le départ de la Grande Course de Haies.
Et suintant des écrans plasma, Auteuil exhala la terre, la tourbe, le
fumier et le purin.
C'est que les jockeys avaient décidé sans se concerter de piéger Régis
Schmildin, Marcel Rolland et leur crack ailé à nom de cacatoès,
Questarabad.
Un départ, puis deux, et le deuxième même pas parti, ça ne part pas, ça
agace, c'est une intention plus qu'une réalité, une IDEE, voilà, l'idée
d'un départ, l'idée du départ d'une course qui n'arriverait jamais. La
course la plus lente de l'histoire.
Apologie du slowburn, du pieu planté, lourd. Straub, Huillet et Andy
Warhol réunis de quinconce en conciliabule mou à l'assaut d'Equidia, du
PMU et de ses six réunions par jour, pour les assommer. Les jockeys
sauteurs ensemble contre l'addiction, la vitesse, le record, partis pas
partis pour la course la plus longue de l'histoire du turf.
24 minutes, ils ont ça en tête. Les obstacles franchis au pas, une patte
puis l'autre puis encore l'autre, puis enfin, ça va on n'est pas des
boeufs, l'autre.
La plus longue course de haies. L'inédit. L'évenement.
Contre toute attente, cette course en patins, en chaussons, a viré à la
farce. Les jockeys sauteurs, possédés par un génie collectif, se
trouvèrent démunis quand un seul (et qui n'était pas des leurs) s'est
résigné à "faire comme d'habitude" car c'est dans une allure naturelle,
dans un chrono normal, dans un chrono de Michel, que MANDALI et
Soumillon se sont finalement imposés. Le génie d'un collectif mis à mal
par le train-train quotidien d'un Michel, voilà ce qui était drôle,
aussi.
Des types avaient enfin inventés quelque chose (les inventeurs, en
course, sont rares : Bazire, Peslier, Soumillon et quelques autres), des
types normaux devenaient géniaux, devant nos yeux, mais on ne pouvait
le voir car on entendait derrière nos écrans plasma de la sixième
génération que leurs cris, leurs supplications, leurs tortures : "Hey,
Michel, oh ! houhou ! Michel, attends-nous !"
A l'arrivée, chose éprouvante, nos valeureux inventeurs furent sifflés
par une foule écoeurée de Michel revanchards, furieux à l'idée d'avoir
perdu leurs deux euros joués sur Questarabad, criant au complot, à
l'hallali, à une conspiration des Jean-Michel.
Le train-train quotidien l'avait pourtant emporté, mais en un seul wagon
de tête, nous prenant par surprise, nous laissant encore tout chose.
Merci, Michel.
La nouvelle vient de tomber sur les téléscripteurs.
Le cheval qui, d'après son entourage, volait dans le Prix d'amérique, et
l'aurait fait sien sans une conjuration des imbéciles... le cheval qui,
toujours d'après son entraîneur, son driver, mais aussi ses supporters,
ne souffre aucune concurrence en terre de France, mais également dans
le reste du monde... ce cheval va pouvoir effectuer la démonstration de
son incroyable supériorité puisqu'il va participer à l'un des sommets du
meeting, dans des circonstances inédites, oui mesdames et messieurs,
vous avez bien lu, le cheval "des bons j'en ai drivé mais des comme ça,
jamais" va participer au prix Ovide Moulinet.
Après avoir failli faire sien l'Amérique, notre champion aurait pu
choisir la facilité en allant dans le France, mais non, son team optait
pour la gloire en choisissant de l'envoyer dans le terrible "prix jean
le gonidec".
De mémoire de turfiste, on n'avait jamais vu aventure si osée. Torcher
meaulnes du corta, rolling d'héripré, première steed ou nouba du saptel
derrière la voiture étant à la portée de n'importe qui, il faut saluer
le courage de ceux qui ont choisi d'affronter les terrifiques Roc
Meslois ferré et surtout, René de Monvril.
Rebelote. On sait que le "meilleur cheval du monde" a dû puiser dans ses
réserves pour venir à bout des terribles assauts de Ricky Rock dans le
Gonidec, et on tremble pour lui en voyant ce que l'Ovide Moulinet lui
réserve.
En effet, Ready Cash partira 25 metres devant Ruante, Rififi Papa,
Radieuse du Fan et surtout l'ogre Roudoudou d'Ombrée, qui fera son grand
retour après deux ans d'absence, c'est dire si le Roudoudou doit être
affuté comme un sabot de Ready.
Car enfin, le sport, c'est aussi ça. Le public, camé, veut prendre du crack. En voilà un, gentil comme tout, sans personnalité. Le Miguel Indurain du trot. Le champion en Patafix, qui s'adapte aux discours de ses proches, des médias et aux horaires de la retransmission du quinté sur france 3.
L'objectif, le vrai, serait prévu en 2011, mais Allaire hésite encore... "La Ferme
4", "Secret Story 3", "Stade 2"... Philippe ne veut rien dire là-dessus,
il est comme ça... le Philippe... il veut rien trop ébruiter... on
verra... pressons pas les choses... bien avant ça, une belle épreuve se
prépare pour la fin d'année, le "bernard mulouze", fin novembre à
Beaumont-de-Lomagne. Ready Cash pourrait bien alors réaliser un nouvel exploit, accrocher à son
tableau de chasse des pointures comme "mystère d'urfist" ou "nasch de
nancras"... mais chhht... silence, on tourne...
Président honoraire du cinquième directoire, section Paris-Vincennes
Aujourd'hui, comme beaucoup d'autres membres de l'élite, je gagne paisiblement ma vie aux courses tout en assouvissant ma passion. J'ai ma carte de Turfiste Pro depuis bientôt 55 ans, depuis le jour où j'ai passé mon examen de pronostic global et que j'ai été brillamment reçu 2ème de ma promotion. Je revois encore la joie de ma mère lorsque je suis revenu à la maison avec mon diplôme. Elle était folle, elle en pleurait. Ce fut le plus beau jour de notre vie. Comme un signe, il faisait beau, et le ciel orangé était zébré de boréalités magnétiques vertes et violettes, étoiles et bandes jaunes. C'était le premier jour du Platemps. C'était il y a longtemps. Aujourd'hui je suis devenu un vieux monsieur d'un âge respectable, mais je m'occupe toujours de la même chose. Je me rends tous les samedis et dimanches au Club de la Toque pour débattre avec mes confrères et boire quelques verres d'ambroisie chevaline. Parfois nos controverses sont houleuses, mais toujours fair-play, et toujours nourries dans le but d'améliorer la discipline.
Hier, mon petit fils (qui va déjà sur ses 16 ans (comme le temps passe vite)) m'a fait part de son désir d'intégrer l'école des turfistes l'année prochaine, dans le but de devenir plus tard, comme son grand père, comme son arrière grand père, Turfiste Professionnel. Mon fils étant devenu avocat – un vaurien, un minable, nous ne nous sommes jamais très bien entendu – je ne saurais décrire le plaisir que m'a procuré l'aveu de cette fière ambition. Le chemin sera long et difficile, je le lui ai dit, seuls les meilleurs seront pris, mais c'est un bosseur et il y arrivera j'en suis persuadé. Je lui ferais partager ma science. Je l'accompagnerai de mon mieux. Aujourd'hui, en 2086, il n'existe pas de plus grand achèvement pour un homme que de devenir Turfiste Professionnel, personne n'est plus envié, plus respecté, élite d'entre les élites, nous formons une race à part, représentant aux yeux de la population pratiquement une sorte d'assemblée des mages ou des élus. On nous consulte sans cesse sur tous les sujets, et nous faisons régner la paix dans le monde.
Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi. Cela peut paraitre inimaginable aujourd'hui, mais il fut une époque où les turfistes étaient considérés comme des parias, où le cours des choses était soumis aux lois du hasard et où « incertitude, incurie et magouilles » constituait la devise d'un monde voué à la souffrance. Je me souviens du jour où le nouveau monde est né, l'AN 1 du Turf. J'avais 8 ans. Les images des évènements dramatiques survenus tout au long de cette journée resteront à tout jamais gravées dans mon esprit.
C'était le 31 janvier 2010.
A cette époque, le calendrier était divisé en mois et non pas découpés selon les lignes naturelles des disciplines et des meetings. Le Prix d'Amérique se courait le dernier dimanche de janvier, ce qui correspond pour nous à peu près à la fin du deuxième meeting du trotemps. Il se courait sur une seule course située en milieu de programme. C'était l'épreuve la plus attendue et, sitôt la course courue, on commençait déjà à imaginer le pronostic de la prochaine édition auquel on continuait de penser toute l'année à mesure que la liste des partants se précisait. Les turfistes traversaient la France entière pour y assister, faisant parfois même le voyage depuis l'ancienne Suède ou l'ex-Italie, aux bordures septentrionales et orientales de notre actuelle Confédération des Turfistes Unifiés. C'était déjà un jour de fête, un moment de pure liesse collective. Comme le Turf n'était pas alors reconnu comme une profession – on ne le voyait pas même comme une science ou un art ! il n'y avait même pas de controverses à ce sujet - et qu'il n'avait pas de statut bien défini, c'était pour tous les précurseurs de la cause l'occasion de se réunir à Vincennes dans une vaste enceinte assez laide que, dans leur merveilleuse innocence, les premiers convertis avaient baptisé le Temple. Mon père était un simple chômeur, un petit homme râblé au doux visage à la fois fier et intègre, qui économisait toute l'année en vu de cet évènement. C'était toujours une joie pour ma maman de m'habiller ce matin là, de me nouer autour du coup l'écharpe, et de fixer sur ma petite tête la casquette, aux couleurs de notre champion.
Je me souviens de ce matin comme si c'était hier. Dans la voiture nous chantions tous à en perdre haleine : - Et qui est grand ? Et qui est beau ? C'est le grand Mo-oooo-olnes ! »
Ce jour là, il faisait beau et froid. Le ciel était lisse comme un lac, et le mâchefer sur la piste se tassait de lui-même sous la pression du mercure. C'était un jour pour faire tomber les chronos.
– Tu sais mon petit, quand on s'appelle cheval, on adore ce temps là » me dit mon Papa comme nous quittions l'A4 pour nous engager sur l'avenue des Canadiens menant à l'hippodrome.
- Et encore plus quand on s'appelle Môlnes, mon Papa » répliquais-je instantanément.
Maman nous regardait en souriant. Nous étions ses deux petits bonhommes, ses petits jockeys en sucre comme elle disait. En ce qui me concerne, j'étais aux anges. Toute l'année, nous nous étions amusés à répéter ce court dialogue, et nous l'avions longtemps espéré. Quel bonheur de pouvoir le sortir enfin, pour de vrai, le jour J, dans un jour effectivement limpide et glacial, à quelques encablures du Temple et à quelques heures du bonheur.
- Encore plus mon fils, tu as raison, quand on s'appelle Môlnes encore plus. »
- C'est bien vrai que Môlnes il adore ça, mon Papa ? »
- Oui. C'est son truc mon petit. DD Kurtz le répète toujours. »
Nous étions partis suffisamment tôt pour observer les premiers heats. Aussi y-avait-il encore un peu de place sur le parking même s'il serait bientôt archi-blindé. Les jours de grand prix, les heats et les canters s'effectuaient le plus souvent sur la ligne opposée, à distance du vacarme des tribunes, et c'est donc depuis la pelouse qu'on les voyait le mieux.
Dans la première, Maman et moi avions toujours le droit de choisir un cheval.
Maman jeta son dévolu sur Magic Banania, un hongre puissant à la robe presque noire, dont le poitrail était sanglé dans des lanières roses. C'était aussi l'un des favoris de Papa, avec Spinter Célèbre, et je choisis pour ma part un certain Goldorak II, dont le nom évoquait l'un de mes dessins animés préféré. Mon père observait les canters à travers ses jumelles, relevait les temps partiels avec son chronomètre et, quand il le pouvait, il interpelait aussi les drivers pour recevoir leurs impressions. De mon coté, tout en jouant au ballon entre les haies de cyprès qui délimitaient sur le terre plein les places de parking, je regardais les tribunes se remplir des kops de supporters. On s'était déplacé en nombre depuis la Manche : une large bande bleue aux couleurs du champion Mambo Sport descendait des tribunes comme un tempétueux torrent de montagne. Mais le vert, la couleur de l'espoir, et le drapeau de notre champion, était également fort bien représenté, et plus proche du poteau d'arrivé, à la place du roi. Et puis du jaune, du rouge, du gris argent, Vincennes s'éveillait peu à peu comme un champ balayé par une brise printanière.
Lorsque mon père eut terminé, nous empruntâmes le tunnel pour rejoindre le pesage. Sur la piste, des pom pom girls, des acrobates, des lions, des éléphants et des girafes se succédaient au son d'une sono assourdissante, multipliant les numéros pour achever d'enflammer les tribunes sur lesquelles le speaker déchainé ne cessait de déverser des bidons d'essence. Mon père, qui était un pur, détestait ça. Il râlait toujours contre ce genre de divertissements qui, selon lui, empêchait les turfistes sérieux de se concentrer sur l'essentiel. Il parlait parfois de les interdire. Mais je dois avouer que ces animations nous amusaient beaucoup ma mère et moi. Surtout la traditionnelle course d'autruches où les enfants des journalistes et des entraîneurs se faisaient peur dans des sulkys bricolés de bric et de broc.
A la fin du défilé, j'allais valider pour mes parents un couplé gagnant avec Spinter Célèbre en base sur Magic Banania et Goldorak II par 20 € (l'équivalent de 4 Turfs d'aujourd'hui). Il y avait un monde fou et je tirais avantage de ma petite taille pour me frayer un passage jusqu'au guichet.
Vincennes était plein comme jamais. J'avais l'impression de m'être réveillé en pleine nuit et de me promener sur les ponts d'un immense paquebot, où une foule joyeuse dinait, dansait, barbotait dans les jacuzzis et jouait aux machines à sous. Je me sentais le témoin secret et émerveillé d'une fête magnifique qui ne connaitrait jamais de fin. En réalité, la crise financière mondiale touchait alors à son pic. C'est elle qui repoussait vers le champ de course ces masses de plus en plus nombreuses, comme des boat people remplis à raz bord d'hommes et de femmes aux visages tirés. A cette époque l'espoir de gagner facilement de l'argent était le moteur principal de ce jeu mais je n'en avais bien sûr aucune idée. Je ne voyais pas que ce bâtiment, dont les coutures menaçaient à tout instant de craquer sous la pression, était en fait une arche de Noé aux portes de laquelle les derniers arrivants se battaient pour entrer.
Je retrouvais mes parents au moment où la course partait. Goldorak II se porta tout de suite aux avants postes et, dés les premiers mètres, fit entendre la note stridente qu'il avait décidé d'imprimer à ce premier tour de piste. C'était, derrière, déjà la débandade. J'avais envie de lever les bras lorsque j'entendis mon père marmonner : - Il y a quelque chose de pas normal, quelque chose ne tourne pas rond... » Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. Mais à mi course, la voiture des commissaires se porta à la hauteur du jockey de Sprinter Célèbre pour lui signifier sa disqualification, bien qu'il n'eut semble-t-il commis aucun temps de galop. Quelle infraction au règlement des courses avait-il bien pu commettre ? Magic Banania était englué en queue de peloton. Il trottait bizarrement, comme s'il avait des cailloux coincés entre les doigts de pieds. Goldorak II passa le poteau largement en tête, l'emportant sans émotion dans la peau du deuxième favori. Cependant notre ticket était perdant.
Mon père lâcha ses jumelles et se gratta pensivement le front. Puis il nous proposa de monter à la buvette pour déguster notre hot-dog-frittes-bières annuel. Nous le suivîmes aussitôt avec enthousiasme, et c'est sur une des mezzanines du grand hall, accoudés à une longue table pliante recouverte par une nappe en papier, que nous assistâmes sur les écrans vidéo à la victoire de Roi Soleil. Nous l'applaudîmes à tout rompre ma mère et moi. Malgré le petit accident de la course précédente, la journée se remettait dans de bons rails, conformément à notre plan. J'avais acheté pour 200 € de Roi Soleil, ce qui portait à 400 € la prime que nous ajouterions aux 600 € bloqués au départ sur la candidature de Môlnes. Sitôt les rapports affichés, j'essuyais le ketchup sur mes lèvres et sautais à nouveau dans les bras de ma mère pour de nouvelles effusions. 2,4/1. Inespéré ! Mais comme je m'apprêtais à faire de même avec mon père, je ne pus m'empêcher de remarquer sa mine renfrognée. Son sourire s'était arrêté dans un pli quelque peu figé, et il continuait de regarder la rediffusion de la course. Roi Soleil avait gagné, mais pas la course à laquelle on s'attendait. Il avait du batailler jusqu'au poteau, et il ne devait la victoire qu'à la vigilance et à l'astuce de son pilote, l'incroyable John Michael Burton. On pouvait penser que sans lui l'arrivée aurait été différente. Au comptoir du bar, le ton montait dans le même temps entre un serveur et un client d'origine étrangère. Bientôt, tout le monde se retourna pour les regarder, cherchant à deviner la cause de cette mésentente. Mais ils avaient eux-mêmes le plus grand mal à se comprendre. Puis le client jeta violement son café par terre et s'éloigna en bougonnant. Mon père le suivait des yeux, et je crus l'entendre murmurer : - Quelque chose ne tourne pas rond, non non, il y a quelque chose qui cloche. » Il me surprit en ne m'envoyant pas jouer le cheval prévu dans la suivante, un crack écrasé au beeting mais qui avait pris dur le dernier coup.
- On va attendre le Prix d'Amérique, marmonna-t-il. Vous devriez aller aux poneys Maman et toi. C'est le moment. Il ne doit pas encore y avoir trop de monde. »
Nous nous éloignâmes comme il le demandait. Mais malgré ma joie sincère d'aller faire mon tour de poney annuel, je me souviens avoir ressentis un absurde pincement de cœur à l'idée de laisser mon Papa tout seul au milieu de ce hall où les esprits commençaient à s'échauffer. J'eu le temps de le voir partir en direction du tableau des bandelettes.
Je m'amusais ensuite comme un fou et j'avais déjà tout oublié lorsqu'il réapparut une demi-heure plus tard en brandissant deux grands cornets vanille.
– Papa, Papa regarde, m'écriais-je dès que je l'aperçu depuis l'enclos, je le monte à la Phil Masschecool »
Je me pendais de tout mon poids sur l'encolure de mon petit poney qui ne comprenait pas pourquoi je l'agressais. Mon père leva le pouce pour me féliciter, puis je le vis montrer un ticket à ma mère à la dérobée (il était donc passé au guichet pour valider nos jeux du PA !), et je la vis poser tendrement une main sur sa poitrine musclée avant de l'enlacer. Je les vis s'embrasser comme deux jeunes amoureux.
Arrivé à ce point de mon récit, je prends conscience de la nécessité d'ouvrir une parenthèse pour expliquer le contexte particulier de ce PA, le tout dernier PA de l'ancienne ère, et quels étaient ses principaux enjeux. Tout était alors très différent de la réalité que nous connaissons aujourd'hui.
De nos jours en effet, le Prix d'Amérique occupe tout le programme de la réunion : cinq batteries pour départager les 10 candidats à la finale, puis un tournoi au meilleur des trois courses, 2100 autostart, 2700 monté et enfin 2700 départ volté. Le vainqueur est ainsi toujours, et de manière incontestable, le cheval à la fois le plus dur, le plus combatif, le plus rapide, et le plus polyvalent. C'est toujours un champion total, un champion absolu. Il n'y a pas de petit Prix d'Amérique. Tout au long de l'année, les participants sont sélectionnés par le vénérable cénacle des Turfistes Suprêmes au cours des épreuves classiques (sur la base des classements, des chronos et de l'impression visuelle), puis ils sont sortis du circuit et préparés pendant les douze mois suivants en vue de cette unique journée de course (les partiels effectués à l'entrainement devants être communiqués à la presse). Les dix finalistes sont automatiquement qualifiés d'une année sur l'autre, le reste des participants étant reversés dans le circuit classique. Ce système semble si juste, si évident, que l'alternative est en fait inimaginable pour nous, les turfistes modernes. Mais il en allait à l'époque tout autrement. Les chevaux étaient qualifiés selon différents protocoles assez brouillons, aux gains, aux points acquis dans des épreuves préparatoires, et en passant par certaines courses directement qualificatives. Ils parcouraient tous des itinéraires différents, complexifiant artificiellement la lecture du papier, et d'autre part, les hongres et les chevaux de plus de dix ans étaient arbitrairement éliminés, ce qui avait pour effet de faire planer un doute sur la valeur supérieure de ce prix et d'ouvrir la porte aux débats et aux regrets les plus sempiternels.
Notre favori, je l'ai dit, n'était autre que le Grand Môlnes. Son nom peut vous dire quelque chose car l'une des 6 tours de la Nouvelle Grande Bibliothèque Internationale du Turf à Trioville, la tour des manuscrits anciens, porte encore aujourd'hui son nom. Mais je dois être l'un des derniers à me souvenir du visage de ce cheval, qui il était et ce qu'il a fait. Parfois au club, j'ai encore l'occasion de rencontrer un érudit d'un âge aussi canonique que le mien, tel Sir Hypo, l'auteur de notre hymne national, ou Sir Man, du domaine du Slip, et son ami Bobby. Il nous arrive alors d'en parler pendant des heures. Souvent le matin nous surprend comme des adolescents, à demi effondrés sur les canapés magnétiques, les bulles de liqueurs chevalines flottant en apesanteur tout autour de nous. Hélas, son souvenir s'effacera avec nous, et c'est pourquoi j'attache tant d'importance à ce récit qui constituera un chapitre important de mes mémoires.
C'était un cheval au port altier, à la mine superbe, plus grand, plus fort, plus dur, plus rapide que tous les autres, mais qui résumait à lui seul tous les travers du système qui avait cours à cette période. Il avait été acheté par hasard par un limonadier en balade (il avait trouvé ses oreilles sympas), il était préparé par un entraineur qui ne l'aimait pas, et il était conduit en course par des pilotes qui avaient peur de lui. Tel le Jésus de la préhistoire, il semblait porter sur ses trapèzes semi divins toute l'ignominie du genre humain. A dix ans à peine, en vertu d'un règlement absurde, il s'apprêtait à courir son dernier Prix d'Amérique en affichant sur son papier un palmarès trois fois inférieur à celui programmé sur sa carte génétique. Malheureusement, ce genre de scandales étaient monnaie courante à l'époque.
L'opposition était emmenée par deux autres chevaux incarnant la relève. Deux cinq ans dit modernes, élevés au biberon fractionné. Le premier, Rolling Stone, était une sorte de superhorse à la Spiderman. Anonyme depuis sa naissance, il avait enfilé sa cape de supercheval en deux trois occasions où laissant ses lunettes au vestiaire il s'était révélé à la fois maniable et rapide, dur et docile, prompt au départ et fusée à l'arrivée. Invité de dernière minute, il s'était improvisé co-favori dans les intentions de jeu à la faveur de cette émotion fraiche. Quand au second, Always Ready for Love, il était annoncé vainqueur pratiquement depuis ses trois ans. C'était un cheval invincible mais qui, dans le même temps, n'avait jamais gagné. Une grande bête irrésistible, avec des yeux rieurs, une mèche folle, des épaules rondes et musclées, un torse bronzé, et un vocabulaire SMS parfaitement coordonné. Il s'était tout de suite imposé comme le roi de sa plage, et tout le monde le regardait surfer avec cette aisance fascinante des héritiers propriétaires. Cela dit, Rolling Stone, en visiteur indélicat, l'avait humilié par trois fois dans les rouleaux, et la troisième fois, on avait commencé à murmurer que ce n'était peut être pas de la faute des vagues. On comptait sur l'instinct de vengeance pour le voir grandir enfin.
Ces trois premiers chevaux étaient donnés entre 4 et 5/1. Ils rassemblaient à eux seuls, les deux tiers des intentions de jeu.
Ils devaient malgré tout encore se méfier de quelques autres concurrents de valeur. Julia était la digne héritière de la reine Sophia, une jolie gouine intrépide qui voulait toujours en remontrer aux garçons. L'Aziza, l'aziza, était une sorte de flapper à la peau dorée directement évadée d'un roman de Fitzgerald. Elle déroutait et faisait chavirer les cœurs par l'extrême vivacité de sa prose. Mambo Sport venait de faire impression, et il avait emmené avec lui toute une armée de supporter. Quand à Paris J'adore, c'était plus une espèce d'attraction touristique surévaluée, mais qui venait de rehausser ses tarifs d'entrée.
Les autres chevaux étaient défrayés en tant que simples figurants, avec néanmoins l'obligation contractuelle de foutre le bazar autant que possible pour pimenter le spectacle - ce qui peut paraître complètement absurde, et même parfaitement insensé, mais les règlements de l'époque constituaient une véritable insulte au Raisonnement Analytique Turfique. C'était tout simplement comme ça. Les dirigeants qui avaient la main sur ce sport le voyaient avant tout comme un loisir destiné à pacifier des esprits débiles.
Mon père, ma mère et moi ne doutions pas une seule seconde que Môlnes allait gagner. Ce n'était pas une confession de foi, simplement la conclusion de longues soirées d'études, à convertir des chronos et à tirer des lignes dans notre petite cuisine (je n'ai pas honte de dire que c'est Môlnes qui m'a appris à lire et à compter, car depuis plusieurs années nos trois cerveaux gravitaient sans cesse autour de lui).
Mon père et ma mère s'approchèrent de l'enclos et mon père me prit sur ses épaules. Nous partîmes en riant nous faire une place dans les tribunes, moi en léchant mon cône vanille, et mon père en serrant la main de ma mère qui de son autre main léchait elle aussi un cône vanille semblable au mien.
Impression d'harmonie, insurpassable sensation de plénitude.
Nous vîmes les chevaux et leurs drivers défiler devant les tribunes pour se rendre au poteau de départ, et bien sûr Môlnes était le plus beau. Sa tête se dressait dans les airs comme une étrave, comme une pièce de jeu d'échec. Tout dans son attitude démontrait qu'il communiquait avec des réalités inconnues de nous.
Mais d'autres candidats avaient su se montrer expressifs. Rolling Stone notamment avait clairement laissé transparaitre sa volonté d'aller au combat. Il était passé devant nous tête baissée, ses naseaux expirant le feu directement en direction des boulets, comme un bélier.
Le speaker réclama une ola à laquelle, par décence, nous nous refusâmes. Puis le compte à rebours fut annoncé.
Dans les PA de cette époque, la course se jouait en quatre étapes, ou plutôt en quatre endroits, c'était une course par élimination. Le départ, la descente, la montée, et enfin la ligne droite. Seul le cheval qui avait su se jouer de tous ces traquenards, à la manière des forts ou en jouant de malignité, peu importe, pouvait espérer l'emporter. Mais la difficulté, c'est qu'on ne pouvait jamais doser. Il fallait franchir tous ces obstacles à fond pour ne rien regretter.
Le premier départ fut très vite repris, et on peut légitimement dire que les chevaux furent lâchés pratiquement du premier coup. Môlnes était bien parti tout à l'extérieur. Pour Mambo Sport au contraire, c'était déjà fini. Mais c'est encore la corde qui avait fusée le plus vite avec L'Aziza l'aziza et Sweet Sophie Belle, une ancienne gloire adulée que son public avait impitoyablement abandonnée à la suite de révélations scabreuses parues dans les tabloïds. La bataille faisait rage d'emblée car tout le monde savait que l'attelage en tête au début de la descente profiterait ensuite des faveurs du dos de Môlnes. La meilleure position possible. Sweet Sophie Belle s'entêtait. L'Aziza l'aziza perdait la course à cet endroit en se faisant enfermer.
Dans la descente, Môlnes déboula comme prévu emmenant Rolling Stone derrière lui. Mais déjà, John Michael Burton devait se reprocher d'être trop bien parti. Bien sûr, au départ, on n'a guère d'autres choix que d'envoyer la vapeur. Mais il aurait préféré que son cheval se montre moins prompt que Julia ou même Paris J'adore. Dans quelques secondes Môlnes allait se rabattre au commandement, et il se retrouverait alors dans une position que personne ne songerait à lui disputer. Si l'aspiration de Môlnes constituait sans aucun doute le meilleur positionnement possible, naviguer à son extérieur était certainement le pire. Comme d'habitude la descente était dévalée toutes voiles dehors (c'était la dernière occasion d'acquérir ou de confirmer un bon placement sans trop taper dans les ressources du cheval) et à ce jeu, comme on aurait pu s'y attendre, Always Ready se montrait léger, son grand corps de bolide dégringolant la pente à un rythme que ses jambes ne pouvaient suivre. Il faisait la faute et c'en était fini de ses chances.
La plaine ne changea rien et dans la montée, on assista à l'épreuve de vérité : jusqu'à ce jour, tous les chevaux qui avaient courus à l'épaule de Môlnes avaient été précipitamment poussés vers la retraite. Qu'en serait-il de Rolling Stone ? Se révèlerait-il comme l'hyper champion annoncé ? Il semblait certainement plus sage de se demander combien de temps il tiendrait : 1000m, 1500m ? Mais de toute façon John Michael était acculé. Ça ne servait à rien de reculer, personne ne viendrait jamais le relayer. Il ne fallait pas y compter. Du reste, son cheval avait déjà décidé de relever le défi, car un véritable champion doit au moins accepter de courir ce genre de combat. Donc il baissa la tête et il y alla. Alors Môlnes durcit progressivement. Son plan était simple : il allait le rôtir à l'étouffée. Chaque fois que Rolling essayait de lui mettre un nez, il en remettait une couche.
Au sommet de la monté, notre champion perdit coup sur coup ses trois derniers adversaires. Julia et Paris J'adore, qui étaient dans l'obligation de partir de loin faute de disposer d'une vrai pointe, déboitèrent peu avant l'intersection des pistes. Mais ils avaient sous estimés la vitesse à laquelle les deux leaders avaient conduit le peloton. Ils s'écrasaient soudain le pif contre un mur d'air, un écran invisible presque aussi dense que la surface de l'eau lorsqu'on vient la percuter à plus de 200km/h. Complètement arrêtés, en suspension, ils s'agitaient encore, mais plutôt à la manière d'un poulet auquel on vient de trancher la tête d'un coup de sabre, et dont le système nerveux n'a pas encore eu le temps d'enregistrer la mort subite. Rolling Stone tenta un dernier effort désespéré dans la foulée, mais la réponse de Môlnes rendit son accélération à peine perceptible.
C'en était fini.
Un moment suspendu. Une seconde d'éternité.
Môlnes pénétra tout seul dans la ligne droite. Comme l'année précédente, il lui avait fallu moins de 2000m pour liquider un à un tous ses adversaires. Mon père et moi avions le même sourire aux lèvres. Il restait un peu plus de 500m à parcourir. Près d'une demi-minute pour savourer cet instant magique. Maman se retourna pour nous photographier. Le driver posait les rênes et entamait déjà son tour d'honneur.
Puis soudain...
Soudain...
Non, impossible !
Môlnes était battu.
Deux chevaux venaient de débouler l'un derrière l'autre. Dans un ralenti strident, je vis le visage du pilote, qui regardait paisiblement vers les tribunes à cet instant, se déformer atrocement et se tendre comme un fouet. Pendant quelques secondes d'intense panique, je le vis s'agiter sur le sulky comme un pantin explosant sur une mine, tous ses gestes déformés jusqu'au grotesque. Mais on ne peut pas répondre à l'attaque d'un cheval lancé. Ça n'existe pas. Il faut la devancer. Il le savait. Ses mains retombèrent sur ses genoux.
C'en était fini.
Môlnes venait de se faire surprendre par deux extrêmes outsiders, deux figurants qui s'étaient montrés bien sages pendant tout le parcours et n'avaient emmerdés personne.
Aujourd'hui cette arrivée insolite serait tout simplement perçue comme une proposition complexe du type : « le cheval-qui-n'a-rien-fait dans le dos du cheval-qui-n'a-rien-fait-qui-le-remonte-dans-la-LD déboite et l'emporte ». Dans l'actuelle constitution, ces arrivées sont naturellement interdites dans le règlement, et du reste rendues impossible par lui-même, du moins dans les courses classiques. Elles sont réservées aux seules épreuves à scénario, lorsqu'un tiers des concurrents sont spécifiquement désignés pour prendre la corde, un autre pour courir cachés, le troisième tiers devant impérativement tenter sa chance en épaisseur (contraintes affichées au programme). Elles n'émeuvent plus personne, et sont parfois utilisées comme support dans les concours de pronostics qu'on aime proposer aux enfants.
Ce fut, pour nous tous, à ce moment, quelque chose d'indescriptible. Jamais le poteau n'avait représenté une limite aussi concrète. Aussi incontournable. Lorsque les deux chevaux passèrent devant Môlnes, tout le monde ressentit instantanément ce qu'avaient éprouvés les gens durant cette grosse seconde où le Titanic avait touché l'iceberg.
De la stupeur, mêlée à de l'effroi.
Le silence s'abattit sur les tribunes comme une chape de plomb.
Le speaker avait beau s'égosiller, le vainqueur passer et repasser devant les tribunes, personne ne semblait le remarquer, personne ne disait rien, personne ne voyait rien et tout le monde était sourd. Il faut dire que plus d'un million d'enjeux venaient de se volatiliser. Pour certains, dont nous étions mon père et moi, la perte ne pouvait même pas se chiffrer. C'était comme si la terre s'était soudain ouverte sous nos pieds.
L'hébétude dura longtemps, puis elle laissa la place à l'incompréhension - dans un premier temps.
Sur la piste les drivers se rassemblaient sur le podium en multipliant les effusions. Par hasard, il se trouve qu'ils se connaissaient bien ; c'était en fait des amis, bien plus que des confrères. « Complot », « course arrangée », on n'allait pas tarder à entendre ces mots. Je le devinais dans le regard de mon père où commençait à percer une sourde angoisse, mais déjà aussi, une sombre résolution.
Nous partîmes tous les trois nous réfugier dans le Temple, et nous nous mîmes à errer. Le sol était jonché de tickets comme il peut l'être en toute fin de réunion. Au milieu du grand hall, une foule immense et éteinte errait elle aussi. Dehors le ciel s'était brusquement assombri. L'hippodrome était toujours plein à craquer.
Personne ne sortit assister à la course suivante. Les gens restaient simplement là, comme si dehors les éléments se déchainaient où si une sorte de guerre s'y déroulait. Sur les écrans de télévision on put tout de même voir le grand défait de la course précédente, le pilote de Môlnes, l'emporter avec désinvolture en jetant sa cravache dans les tribunes, accomplissant enfin le geste dont il avait dû avoir l'idée trois quart d'heure plus tôt en sortant du virage.
Au court des minutes qui suivirent, plusieurs altercations éclatèrent tout autour de nous. Je me souviens d'une rixe qui éclata entre deux hommes, à quelques pas à peine. Elle ne faisait même pas suite à une dispute. Les hommes se trouvaient devant moi et ne se parlaient pas. Puis ils échangèrent un regard et, je ne sais ce que chacun vit chez l'autre, mais ils se sautèrent brutalement dessus, comme des fauves. Deux autres personnes tentaient de séparer. Puis quelqu'un sortit de sa poche une bouteille de bière encore à demi pleine, et la balança dans le tas. Cependant je n'en vis pas plus car aussitôt mon père nous entraina derrière lui vers le petit hall. Nous passâmes devant un distributeur de billet en panne, dans lesquels des hommes enragés donnaient de violents coups de pieds. Puis mon père s'arrêta devant des écrans où commençaient à s'afficher les cotes et les enjeux de la course suivante. Quelque chose le fit tiquer. Tous les enjeux gagnants étaient équivalents, voire deux ou trois supérieurs aux enjeux placés. Le total des enjeux représentait une somme énorme, presque équivalente à celle du PA. Des quantités d'argent inimaginables étaient reportées à côtés des plus obscurs outsiders, et dans le même temps, le favori était écrasé comme jamais. Une espèce de folie, presque un abîme, s'exprimait librement dans ce tableau. Mon père n'en avait jamais vu de semblable. Mais il était facile d'en tirer une conclusion. En retrouvant peu à peu leurs esprits, les parieurs n'avaient plus qu'une idée en tête : se refaire. Et vite.
Lentement, mon père me fit descendre de ses épaules et il s'adressa à ma mère.
- Vous devriez aller à la garderie. »
- Quelque chose ne va pas, Samuel ? »
- Tout va bien chérie. Tu as encore un peu d'argent ? »
- Juste un peu de monnaie. »
Je vis ma mère hésiter. Puis je l'entendis ajouter :
- J'ai... j'ai encore l'enveloppe que Mamie a oublié chez nous »
- Ok. Donnes la moi. Vous feriez mieux d'aller m'attendre à la garderie maintenant. »
Mon père nous indiqua du doigt un endroit tout au bout du couloir. Je le vis regarder sa montre.
- Si je ne suis pas revenu dans une heure, disons vers 17h, allez à la voiture et partez sans moi. Je vous retrouverais chez Mamie. »
- Sam, tu es sûr que tout va bien Sam ? »
Je crus l'entendre dire dans un murmure : - Je ne sais pas. C'est bizarre... », mais je ne sais pas si ma mère l'entendit. Il nous embrassa tous les deux et ajouta :
- Je prendrais le RER. »
Ce furent les derniers mots que je l'entendis prononcer. Et ce fut aussi la dernière fois que je le vis vivant.
La suite des évènements est plus ou moins connue. Je pus en voir une petite partie à travers les fenêtres de la garderie ménagée au sein de l'hippodrome pour les enfants de turfistes, et dont deux petites ouvertures triangulaires donnaient, l'une sur le petit hall, l'autre sur un bout de la piste. De nombreux témoins l'ont aussi raconté. Certaines versions, je pense notamment au « Quinté le plus long » bien sûr, sont devenus de véritables succès de librairie et ont été adaptées au cinéma. Les épisodes les plus essentiels se trouvent dans les livres d'histoire et sont enseignés à l'école. Les faits sont à peu près établis.
Dans la course suivante, le désordre qui s'était emparé de toute cette journée frappa à nouveau. Alors que l'un des favoris se trouvait mal embarqué à l'entrée de la ligne droite, l'attelage qui faisait écurie avec lui se livra à un véritable numéro de stock car, annihilant dans sa brusque embardée les chances de trois autres concurrents. L'atmosphère était devenue fiévreuse. L'air poisseux et irrespirable. On entendait partout des cris, des insultes. Les gens se prenaient à parti. Dans la course d'après, le favori était écrasé d'argent. 13/10. On le soupçonnait de courir dopé et ceux qui le virent passer devant les tribunes en eurent la confirmation : le cheval tremblait tellement qu'il pouvait à peine mettre un pied devant l'autre. Tout l'hippodrome le jouait uniquement parce que sa cote ne cessait de descendre comme un compte à rebours sur les écrans. Il termina deuxième et aussitôt la sonnerie d'une enquête retentie. Disqualifié. Les gens n'osaient plus se regarder. Quelqu'un alluma son Paris-Turf et le jeta dans une poubelle qui prit feu aussitôt.
A 16h20, un petit homme chauve en imperméable s'approcha discrètement d'un guichet délaissé au fond du hall, juste à côté de la garderie. Pour lui, il était grand temps de partir. Comme pour tout le monde d'ailleurs, bien que même les rats ne pussent se résoudre à quitter le navire. Mais c'était l'un des rares gagnants du PA, un petit turfiste occasionnel qui s'était trompé de numéro et s'en était aperçu trop tard. Pourquoi avait-il d'un seul coup décidé d'encaisser son incroyable chance ? A quelle aveugle impulsion avait-il donc obéi ? Nous connaissons bien aujourd'hui l'histoire de ce monsieur, des études ont portés sur lui, et il a même donné son nom à une maladie : le syndrome de Pierre l'Oyonnax. Mais le mystère reste entier.
Le cri de surprise de la guichetière le trahit.
Puis ce fut tout de suite abominable, atroce. Au moment où Maman m'arrachait à la fenêtre, je pus entendre distinctement craquer ces os, et j'eu encore le temps de voir qu'on le trainait par les pieds en direction du grand hall où, sur le chemin, il était piétiné et se faisait cracher dessus.
Ce fut le point de départ d'une véritable furie qui s'empara instantanément de tout l'hippodrome. L'allumette jetée sur la paille. Le frêle commerçant fut exposé à la vindicte des parieurs et mourut péniblement en mâchouillant ses billets de banque au milieu des crachats et des insultes les plus crasses. Dans la foulée, on organisa des battues pour débusquer tous les gagnants - car il y en avait forcément ! Des milices se formèrent qui forçaient les gens à avouer leurs tickets. Tous les malheureux porteurs d'un billet payé, même un misérable placé à 1 euros cinquante se firent impitoyablement massacrer. Les instincts les plus bestiaux se déchainaient. Les guichetières étaient violées, les guichetiers torturés. Ce fut un épisode relativement bref, mais affreux, un moment de délire collectif absolu, le déferlement sur la terre d'une violence inouïe et d'une haine sans limites. Même aujourd'hui, bien des années plus tard, personne n'aime trop s'attarder sur ces quelques heures où véritablement Vincennes fut sans dessus dessous, comme un diable (belge) sans tête. Mais je suis fier de pouvoir dire que mon père ne participa pas à cet épouvantable charivari. Au contraire, il s'éleva dès les premiers instants contre le massacre du turfiste par les turfistes, et parvint assez tôt à réunir autour de lui une coalition regroupant les joueurs de Môlnes, de Rolling Stone et d'Always Ready, pour tenter d'enrayer le dérapage qui était en train de se produire. La stupeur s'était muée en incompréhension, l'incompréhension en énervement, l'énervement en fièvre, la fièvre en rage, et cette rage avait maintenant besoin de s'exprimer. Il lui fallait d'abord détruire, avant de devenir un mouvement. Mon père le comprit aussitôt.
Pendant se temps, ignorant tout des terribles évènements, j'étais toujours blotti contre le ventre de ma mère, au milieu d'une foule d'enfants terrorisés et hurlants. A un moment nous entendîmes un énorme fracas, comme une avalanche, suivi d'un bruit de cascade. C'était les vitres séparant les salons des propriétaires des tribunes régulières qu'on venait de fracasser. Nous entendîmes ensuite des cris horribles. Et d'autres échos de mobiliers et d'architectures brisées. Cependant la rumeur s'éloignait. Lorsque nous rouvrîmes les yeux après de longues minutes, le hall était vide. Toutes les vitres des guichets étaient cassées, et quelques corps gisaient sans vie sur un épais tapis de tickets perdants. Ma mère regarda sa montre. Il était 17h15. Je me souviens que nous attendîmes encore une bonne demi-heure, qui me parut toute une éternité. De temps en temps, nous voyions passer quelques petits groupes au petit trot, brandissant des débris de sulky en carbone et des cravaches ensanglantés. Certains de ces hommes portaient sur la tête des murphy, des œillères descendantes ou des grillages qui les faisaient paraitre terrifiants. Puis ma mère me prit dans ses bras et m'emporta en courant vers le tunnel menant à la pelouse. Elle me jeta dans notre petite voiture et me dit de fermer les yeux. Mais je vis quand même, tandis qu'elle tournait la clef de contact, Vincennes et les écuries en flammes, et les silhouettes sombres, tous les corps anonymes qui tombaient du toit.
Le carnage dura toute la nuit. Le lendemain il s'étendit à tous les hippodromes de province, puis progressivement à l'étranger. La bataille de Cagnes-sur-mer fût la dernière. Ce fut la plus longue, la plus âpre et la plus sanglante car les professionnels y étaient particulièrement perfides, cyniques et organisés (à l'époque, on désignait par le mot professionnels non pas les Turfistes, comme il nous vient naturellement, mais les entraîneurs, les drivers et jockeys, les éleveurs et les propriétaires, toute la filière qu'ils faisaient vivre). La capture des frères Mout, ainsi que des dissensions internes entre les leaders Truand, Partens et Ouch eurent finalement raison de ce dernier bastion. Mais il en coûta beaucoup de morts.
Mon père est souvent cité dans les récits de cette époque en raison du rôle prépondérant, et en fait tout à fait décisif, qu'il occupa au cours des premiers jours, et même des toutes premières heures de la révolution. En effet, pendant que la foule enragée se livrait au démentèlement des écuries, il avait pris très tôt la tête d'une petite troupe de turfistes de sang froids en compagnie desquels il prit d'assaut les tentes dressées sur la pelouse de l'autre côté de la piste, où le président de la République, son Ministre des Sport et ceux de l'Intérieur et de la Défense, étaient venus assister au grand événement. Bien qu'agissant dans l'improvisation la plus totale, ils réussirent un putch fulgurant qui permit aussitôt aux turfistes de prendre entièrement possession du territoire. Mon père installa ses quartiers à cet endroit. Et c'est aussi là que fût fondé le premier directoire avant qu'on ne déplace en 2018 la capitale à Trioville, dans la nouvelle métropole bâtie au cœur de la Confédération des Turfistes Unifiés.
Mon père fut tué le troisième jour de la révolte. Il tentait de sauver la vie de John Michael Burton, un driver aussi performant que nos nouveaux sulky radioguidés, mais que les parieurs de l'époque, encore sous la coupe d'une religion frauduleuse, avaient pour la plus grande part pris en grippe. Son œuvre fut courte, mais fondatrice. Il eut le temps de dessiner les premières lignes de la première constitution, très proche des règlements actuels, auxquels on revint après le court épisode de la terreur, où les combinaisons en champs réduit, et les départs à la volte avaient été bannis. Dès les premières minutes, sa vision fulgurante, son charisme et ses talents d'orateur mirent les Turfistes sur le chemin qui allait aboutir au monde équilibré et sensé où nous coulons, je le pense, des jours heureux au grè des saisons d'obstacle, de trot et de galop.
Aujourd'hui encore, j'aime à relire le premier tract rédigé par lui au cours de cette période héroïque. J'ai fait don de l'original, griffonné au marqueur sur une page du Paris-Turf, à la bibliothèque internationale du turf il y a quelques années. Mais devant le fac similé, l'émotion reste la même. Intacte.
Derrière ce titre scandaleux (mais bon, pas plus que celui de Paris-Turf qui osa titrer « Renversant ! » après la victoire du driver que tout Grosbois surnomme « Flanby »), la personne de goût lira la déception que l'esthète peut ressentir.
Meaulnes du Corta aurait dû gagner trois prix d'Amérique, il valait ça. Au top, aucun cheval ne lui résistait. Et puis voilà, quelques faux-départs, et une préparation imparfaite plus tard, le résultat est là, gravé pour l'Histoire. Meaulnes du Corta ne sera pas plus important dans le palmarès du prix d'Amérique que Dryade des Bois... alors que...
Ces courses-là laissent un goût amer, celui d'une perte de temps, d'une perte d'argent. Nous recherchons le frisson, l'élévation, dans les courses… à la place, le rien, le dégrisement, le plat de lentilles. T'as voulu voir Denise et elle t'a dit « Dessaoûle ».
Mon papier avait été le suivant : Ready Cash n'avait aucune chance, déferré il allait voler mais prendrait le galop tôt ou tard, car les réglages n'eurent lieu, l'intention d'ôter les fers manquait de maturation. Rolling d'Héripré allait courir sans fers trois fois de suite, après deux courses violentes. A ce niveau, c'est impossible. Meaulnes du Corta manquerait peut-être d'une vraie course, qui lui aurait donné un mental de guerrier, mais il inspirait la crainte et sa classe devait suffire, vu que ses rivaux n'étaient pas au top. Donc à fond Meaulnes, mais Meaulnes battable possiblement, et donc couverture en couplé gagnant : par Orlando Sport et Quarla (la ligne du Bretagne, de One du Rib), et Nouba du Saptel.
Les autres me semblaient impossibles. Ou bien les chevaux étaient rincés, ou bien les drivers allaient sagement courir à l'arrière, et il leur manquerait des mètres. Je jouais tout le bénéfice glâné avec One du Rib, et réservais mon billet retour pour la Floride.
Hélàs pour moi, Orlando Sport et Quarla avaient été rincés par les cris de Laurent Bruneteau, à court d'inspiration mais pas d'expiration, ou bien par les hectolitres de dance de supermarché chiés tout l'après-midi sur les athlètes et le public par des baffles de 5.000 KiloWattères chacune. Montés en pression, ils mutèrent congères dès les premiers mètres.
Pire, le gourgandin Christophe Martens venait mettre son grain de sel. Au volant de sa finisseuse, il se portait très tôt en tête et tentait de prendre la corde sur le pied de 1'07 à Yves Dreux (Nouba) attendant Meaulnes. Il tuait son Olga du Biwetz au lieu d'attendre un dos, à deux. La bêtise compliqua les affaires de notre champion. Pourquoi agir ainsi ? Pour humilier Souloy ?
L'admirable Bazire dût souffrir de l'impréparation de Ready Cash (qu'il remontait, espérant prendre son dos ensuite), mais le pied nickelé partit en vrille au premier ralentissement. Rolling se retrouvait à la place du mort, à 220 kilomètres/heure sur le périph' sans ceinture, c'est-à-dire à deux de Meaulnes, exactement. Et Meaulnes, à très léger court de compétition, ne parvint à se relancer quand des sprinters vinrent titiller notre gros minet. C'était la défaite des élites : Levesque, Souloy, Bazire, Allaire, le bon Jos.
Alors, un vent révolutionnaire, face à l'incurie des puissants, souffla dans la tête de Pierre Vercruysse. Comme rendu fou par le grisou, il cravacha Quaker Jet pour faire plier à la fois son cheval de cœur (Meaulnes), et surtout Barjon. Quelques jours plus tôt, Barjon avait cherché un driver étranger au cas où Levesque aurait pris l'option Qwerty, alors Barjon mourrait des mains de celui qu'il avait trahi.
Sébastien Ernault, lui, n'a sûrement pensé à rien. Il s'était retrouvé là, en mode autorun, dans le dos du cheval qui était juste là, avec le numéro 1, parce que Levesque avait pris soin d'éliminer Quarcio du Chene et Queen's Glory dans le Ténor de Baune. Il ne savait même pas qu'il pouvait gagner. Il n'a même pas couru pour gagner. Ernault, c'est la joie de l'aïeule née le 6 janvier 1918 qui a gagné le tiercé en jouant sa date de naissance, en ayant validé un ticket de tic 3 pour toucher le quinté. Ernault, c'est les gars du point-courses de la ville d'Oyonnax qui ont mis des euros sur le nom de leur ville. Mieux, c'est les types de la communauté Quaker de la ville d'Oyonnax qui tuaient le temps un dimanche matin au bar PMU du coin, en jumelé.
Et de cette poisse émergea Oyonnax, cheval qualiteux mais sans palmarès car confié le plus souvent à des mains douces mais molles. Oyonnax que j'avais vu parader contre la lice deux heures plus tôt dans le Bruneteau show, avec une culotte rose sur la tête en guise de bonnet. On eût dit une publicité pour Aubade. « Leçon numéro 10 : tirer l'argent de la poche » avions-nous ri avec Sam Spade du Rib, Ranger et Bobby.
Seule consolation, la consécration à une semaine d'intervalle, avec la team Hallais puis la paire Brazon / l'épatant Manuel Ahrès, d'une certaine idée du cheval. Noble et un peu ridicule, avec un bonnet de satin rose. Un peu nous, quand même…
Je me
souviens encore de la première fois où nous l'avons vu. C'était le 13 janvier
2007. On était à Vincennes avec Hypo et à l'époque, on jouait rarement plus de
10 euros. Alors que nous nous apprêtions à rejoindre la piste, encore entre les
doubles portes battantes, dans ce conduit sous les tribunes qui ressemble parfaitement
à la sortie d'un tunnel, nous l'avons vu apparaitre d'un coup en suspension, comme
une gravure dans son cadre noir. Le temps de nous précipiter contre la lice, sa
casaque disparaissait déjà au loin dans la descente.
L'impression
visuelle...
Il y a
les impressions visuelles qu'on relève en course. Quand on se dit qu'un cheval
est la note.
Mais
seules les impressions provoquées par les heats peuvent véritablement se
comparer à un coup de foudre. Quand le cheval se déploie seul, comme à l'entrainement,
et quand on peut croire qu'il ne parle qu'à nous, que nous sommes les seuls à
le regarder.
Le One
était déjà le cheval musculeux qu'il est encore aujourd'hui, ce trotteur à l'énorme
poitrail de déménageur, avec sa petite patte blanche qui fait toujours penser
au chien bâtard, au chien battu, qu'on a récupéré dans la rue pour l'installer
sur le canapé et qui ne nous laissera jamais tomber.
- Ce
cheval va gagner », nous sommes nous dit avant la course, et lorsque nous
l'avons vu démarrer au milieu du tournant : - Ce cheval va gagner le
Cornulier. »
Et il en
fut ainsi.
Qu'est-ce
qu'un cheval de cœur ?
C'est
naturellement d'abord un cheval qui vous fait vibrer, c'est-à-dire gagner. Nous
sommes montés en gains avec ce cheval comme avec aucun autre. Mais c'est aussi
un cheval qu'on sait attendre, dont on parle longuement, comme d'un petit neveu
charmant, même lorsqu'il semble sorti de l'actualité. Un cheval qui est
toujours là, dans un coin de la tête, même lorsqu'on joue d'autres chevaux, qui
est toujours là, et que nous voyons courir, même dans les courses qu'il ne
courre pas. On l'aime et on le respecte toujours, parce qu'on l'attend. Il est
notre promesse.
Lorsque
le One a couru pour la première fois déférré des 4 à l'attelé, le 30 mai 2008,
nous étions peut-être les seuls a ne pas être surpris. Nous étions juste
heureux. C'était comme la première communion après le baptême. Nous n'avions
pas la sensation de jouer, mais plutôt d'être des parrains. Ces deux choses, le
déférrage et l'attelé, nous en avions parlé je ne sais combien de fois, je ne sais
combien d'heures. Hypo, tu te souviens, dans ma petite cuisine rue de Vitruve,
tous ces plans qu'on tirait jusqu'à en oublier de faire le papier du lendemain ?
Nous avions courus la course 300 fois. 400 fois. 500 fois. Elle ne pouvait pas
ne pas avoir lieu. Elle ne pouvait pas ne pas exister. Elle était déjà
tellement réelle ! Et soudain elle était là : 43/1, 1'13''2, Nimrod
et Nouba à 20 mètres, dans les choux.
Si je
raconte tout ça, c'est que souvent, trop souvent, personne ne sera capable d'aimer
un cheval comme un turfiste peut le faire. En général, on ne verra que des
brutes ou des idiots sur la photo. Par exemple, j'adore Nelumbo, mais chaque
fois que je le vois engagé dans une course, et que je vois le cow-boy monter
sur le sulky, je tremble pour lui, je ferme les yeux pendant la course comme si
je regardais Psycho pour la première fois. Et d'autres fois c'est le contraire.
Quand Tony Bogosse s'installait derrière Orla fun, il n'y croyait pas, il lui
disait, ého poupée, n'oublie pas que t'es jamais qu'une femelle, t'excite pas
comme ça, prépare déjà la bouffe, tu regarderas le Mach après. Il a fallu attendre
son garçon-boucher de lad pour voir la fusée que c'était. Puis son entraineur
en a trop voulu, et lui a coupé les jambes. Comme ça, tchak ! Que dire de Meaulnes
du Corta ? On incrimine les faux départs, son tempérament de rock star,
mais pourquoi c'est toujours du haras qu'il nous revient complètement bousillé ?
On peut pas le laisser tranquille deux secondes ? Et s'il a envie de
bouquiner au lieu de niquer à s'en péter le dos, c'est pas son droit ? En
fait, tous ces chevaux, ce qu'on leur dit c'est : aboule le fric et tais
toi. Personne ne songe jamais à les écouter, ni en course, ni aux écuries. Je
ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans les interviews, sur Geny ou sur
Equidia, chaque fois que quelqu'un parle du caractère ou du tempérament d'un
cheval, c'est toujours un défaut. Personne ne songe à creuser. – Elle a sont
petit caractère », autant dire, c'est une chieuse, mais on va l'harnacher
de partout, lui foutre une burqua sur la tête et ça ira mieux. La solution
passe toujours par le SM. Quand on loue les qualités d'un entraineur, on aime
dire que c'est un bon metteur au point. On parle de quoi ? De bagnoles ?
- Je lui ai mis une seringue dans le cul, ça marche beaucoup mieux comme ça. »
Le One nous
donne au contraire l'image d'un cheval qu'on a laissé s'épanouir à son rythme,
qu'on a un peu laissé aller où il voulait, quand il le voulait, on lui donnant
juste des conseils et en lui soumettant des suggestions. Un cheval heureux. Quand
on voit le doux visage de Joël Hallais, on se dit évidement que c'est le grand
père qu'on aurait tous rêvé d'avoir. Mais la réussite est là. Joël nous montre
qu'on peut être subtil, patient, aimant, raconter des histoires le soir avant
de s'endormir, et obtenir les mêmes résultats. Il n'y a qu'à regarder la
fiche. Avec ce Cornulier, le One va dépasser la barre du million et demi de
gains en course. Il devrait finir sa carrière pas loin des 2 millions. Pourtant
il n'a gagné qu'une petite douzaine de courses à peine, pratiquement que des
groupes. Il a couru 90 fois au papier, mais il n'a vraiment été engagé que dans
une trentaine d'épreuves où il s'est toujours au moins placé.
En me couchant
dimanche soir, après avoir raconté la fabuleuse histoire du One de cœur à mes
enfants pour les endormir (je vous la recommande, très efficace !), je me
suis ému justement de cette chose dont j'avais oublié de leur parler, parce qu'on
a si rarement l'occasion de s'en émouvoir : le sans faute de l'entourage.
Sa bienveillance. Avant la course, je n'avais qu'un doute, la monte de David
Thomain. Si le One est engagé déférré dans ce Cornulier, après avoir fait le
tour en visiteur les deux années précédentes, c'est qu'il était revenu au top. Je
ne voyais pas Joël foutre en l'air son cheval après l'avoir soigné pendant un
an et demi, même pour un doublé. Mais une première chance à 21 ans, dans une
course pareille, au milieu du chahut ? Mais l'amour rayonne et illumine
tous ceux qui s'en approchent (pardonnez moi d'être si fleur bleue) : formé à l'école Hallais, David a baissé les œillères,
et s'est contenté d'écouter son cheval. - Mon cheval, mon cheval, il n'y a que
moi et mon cheval. » Joël l'avait pris à part avant la course. Il l'avait
coincé dans le box, et tout en caressant le museau de son Only One lui avait
dit : - Et surtout souviens-toi. Je ne vais pas te donner de consignes, tu
es un grand garçon maintenant. Il n'y a pas de course, il n'y a pas de prix, il
n'y a même pas d'adversaires. Il n'y a que toi, toi et ton cheval. Ecoutes-le
bien. Il te dira au moment opportun ce qu'il veut faire. »
Le One
part bien. C'était son défaut à cinq ans, mais il l'a corrigé entre temps à l'attelé.
Cependant il est parti tout à l'extérieur et on a aussi fusé à la corde. Devant
les tribunes, David sent que malgré son bon départ, le cheval est encore lourd,
les muscles engourdis. Les derniers temps, on l'a vu disputer la corde et bien
faire en prenant du champ. Mais de toute façon, ça a toujours été un diesel.
Même lorsqu'il venait en finissant, à cinq ans, il lui fallait se détacher aux
750 mètres et partir à l'intersection des pistes. Il n'a jamais eu de gros
changement de vitesse. Plutôt qu'une voiture c'est un bateau, ou une boule de
neige, ou une avalanche, encore mieux. A un moment donné, il doit prendre son
élan, balancer son énorme poitrail dans la pente, puis finir sur son inertie. Plutôt
qu'un géantiste ou un slalomeur, c'est un pur descendeur – pour ceux qui
suivent le ski. Il faut déclencher, puis laisser glisser sans accrocs. Mais cet effort,
s'il ne le fait pas au début, il peut encore le faire à la fin. David ne sent
pas son cheval. Il ne lui parle pas, il est muet. Opaline d'Atout puis Oyonnax,
rendus fous par les ambitions de l'entourage, et contrariés en plus par leurs
jockeys, tirent comme des treuils. La descente puis la monté sont avalées en 1'08'',
1'10''. S'ils tiennent cette cadence, ils sont quasiment dans l'obligation de
finir sur le podium du prix d'Amérique, et c'est évidement impossible. David
laisse glisser son cheval. Il s'efforce juste de le maintenir dans une position
où tout reste possible. Il fait attention de ne pas se laisser envelopper, de
ne pas perdre trop de terrain, et attend son One à mi flanc d'un peloton qui s'étire
désormais en file indienne. La position n'est pas formidable, en troisième
épaisseur, mais elle n'est pas compromettante non plus et le cheval se contente
de suivre. On attend. Puis Rombaldi se présente. A lui aussi, on lui a monté le
bourrichon. Fais moi ci, fais moi ça. Mathieu est incapable de contrôler ses
ardeurs et le laisse aller. Au sortir de la plaine il fait un bout impossible
et ramène le One qui se tend progressivement sur la main, comme réveillé par
des souvenirs de jeunesse, quand il avait pour poissons pilotes Or de Bruges, Orange
de Vire, Odeisis de Vandel, toute cette graine de champion qui n'aura
finalement pas fait long feu. A l'approche de l'intersection des pistes, il y a
un ralentissement. On tombe d'un coup en 15''. Oyonnax a fini sa course et il
est rétamé. Tous les autres reprennent leur souffle afin de préparer l'explication
finale qui se jouera forcément sur un sprint. Rombaldi dévisse d'un coup, car
parfois on rencontre sur 500 mètres toutes les courses qu'on a jamais courues,
toutes celles qui manquent cruellement à cet instant. Et là, à cette seconde
précisément, David ressent un signal au bout des doigts, comme une sorte de
murmure lointain, mais qui parle à l'impératif. Comme si la table tournante s'était
mise à frapper trois coups. Comme l'apparition d'un esprit. Les rênes jusque là
ballantes viennent de se tendre comme la corde d'un arc. On est encore loin du
poteau. La position n'est pas mauvaise, 10 mètres derrière Oyonnax qui commence
à céder. Mais quand on part à cet endroit il faut vraiment être très sûr de son
fait. C'est un peu comme attendre une suite ou une couleur à la rivière. On
fait monter les enchères, on relance, on pose les gros biftons, mais on a
toutes les chances d'offrir un dos à un adversaire direct, de le remonter jusqu'à
mi-ligne droite, puis de se faire coiffer pour finir. Sur une course tactique c'est
plus facile. Mais quand la course a été sélective, vous pouvez vérifier, 9 fois
sur 10, on fait 2 ou 3, si ce n'est pire. David sait ça. Tout le monde sait ça.
– Mon cheval. Il n'y a que moi et mon cheval. Mon cheval.» se répète-t-il.
Il a raison de se le répéter. Il ne le monte que pour la première fois, et pour
la première fois le One s'adresse à lui. C'est quand même un honneur. Qu'est-ce
qu'il dit ? – Bon ben, j'y suis mon petit ! Je suis prêt moi !
». Ok. Ok. David ne se pose pas de questions compliquées. Il ouvre les bras et
laisse filer. Tu veux y aller, ok vas-y. Tu veux pas souffler ? On est quand
même bien monté non ? Ok. Tant pis pour toi, on y va. On y va. Le One
prend dix mètres sur Paola et Priscilla qui, prises de court, tardent à se
dégager. Première Steed doit sauter par-dessus Oyonnax tombé au champ d'honneur.
Le One prend 10 mètres, le One prend 15
mètres. Et laisse glisser. Laisse glisser. Laisse glisser. La luge et son
pilote franchissent le poteau. C'était suffisant.
J'ai découvert cette nuit le skyblog de Joel Hallais, je ne sais pas si je peux copier l'adresse, il y a des trucs un peu indécents.
Tenez.
Je reproduis ici un article daté du 26 décembre :
TU ES MON ONE
Mon ptit coeur, mon bonheur depuis ta petite taille qu'on s'est connus, tu est dans mes penser et tu occupe la plus grandes partie de mon coeur. le temps passe est tu mes indispensable, je ne peut te perdre. tu c'est que je t'aime mais je te le redi. Je t'aime mon pti coeur du rib.
On devinait à sa tête de Petit Ours Brun que Hallais était un tendre, j'en ai eu la confirmation en septembre, le hasard faisant que nous partageames le même avion. L'ennui du voyage me conduisit à lui proposer un portrait chinois. A la question "si vous étiez une pièce de boeuf, Joel ?", il me répondit en sautillant sur son siège en skai d'une voix de fifrelet "Une belle macreuse !".
Je lui parlais ensuite du One, lui recommandais d'oublier l'amérique, le Cornulier Joel ! Le Cornulier !
Le temps a passé, j'ai pris de l'embonpoint et les faits sont là, imparables, rééls. La musique du One ne compte plus de "1", mais 0-0-0-5-0-0. Vu la qualité du cheval, et le passé du bonhomme, pas besoin de faire un dessin. Déferré des quatre pour la première fois au monté, le One sera mon favori ce dimanche, et haut la main, qu'on revoit le Bretagne et son hallucinant chrono (Orlando Sport, en 1'12'6) uniquement dû au train d'enfer du One (avec Oyonnax à son extérieur, tiens).
Le Joel, son blog le dévoile chaud comme une bouillotte.
Son dernier message, en date de ce jour, à 3h26 :
BOX
Je revien du box du 1. Il dort à points fermés mais il n'a pas de poings car c'est un cheval, c'est mon cheval, et dimenshe il va s'envolé !
Avouez que ça sent quand même bon, et aussi un peu le grand enfant, sous le grand homme. Ce qui, à tout prendre, vaut mieux que l'odeur du talc, ou celle du Mustela.
Nonobstant, je divague en songeant à ma découverte cybernétique... Le sens de l'univers m'échappera toujours... j'en conclus, tout en soufflant une bulle de savon, qu'un message du skyblog de Joel Hallais contient probablement les secrets de l'ADN.
"Box"...
C'est ok, Joel tu crois, c'est dans la boite ?
Ou c'est l'un de ces rêves qu'on fait pour rester éveillé ?
J'ai trouvé ce week-end un truc imparable pour redonner aux courses le glamour qui leur a tant fait défaut au mois de décembre (où entre l'annonce faite à L'amiral Mauzun de sa retraite à la boucherie Bernard de Malte, le coup du clown Pipo ou la mort du trotteur The French Kiss un dimanche dans la raquette de départ, le sportsman avait un peu l'impression, à son niveau, de vivre à Haiti), je ne les ai pas vues.
Je n'ai vu ni la victoire de Qwerty, ni celle de Rolling d'héripré, ni la démonstration de Paris Haufor... j'avais peur de voir ma vie défiler en simple perdant (je m'imaginais deux jours scotché devant le poste à mater des erreurs de drive, des favos au galop course gagnée, et à me demander si Jean-François Mary mange du chou tous les midis) à la place j'ai joué du piano, suçoté des bâtonnets de bison séché et du saucisson corse, fait de la moto, bu du vin espagnol, marché dans la campagne, aidé des vieilles dames à traverser la fin de vie, sauvé un enfant de la noyade, retourné une acrobate slave prénommée Koukoulina, reconstruit l'Europe avec Alain Juppé, lavé la cuvette des chiottes.
Le panard.
De retour au charbon, j'apprends avec plaisir que la logique a été respectée, Paris Haufor a gagné la course dont il était le seul partant, Rolling def4 s'est imposé sans souci, et Qwerty s'est révélé au plus haut niveau, évitant la feuille de rose.
J'aime qu'un plan se déroule sans accroc, quand le turf est aussi impeccable qu'un patalon de Jospin, j'aime quand le meilleur gagne.
Je dis "j'aime", car les courses de chevaux élévent l'âme et le rythme cardiaque, sinon elles ne sont pas.
Les courses de chevaux, nos petites amoureuses, sont donc de retour, égales à elles-mêmes, ça devrait aussi donc devenir plus facile pour le portefeuille : en gros, si les drivers savent tenir leurs renes, il suffira d'éviter les courses de chiens.
A propos de chien, bravo à "Seb" qui a gagné mon petit concours !
Voici une photo illustrant le prochain article. Soumettez-moi un titre d'article et je l'écrirai, si votre proposition est retenue, dans les 48 heures.
Echanges relevés sur forums le dimanche du Critérium Continental qui vit la victoire de Rolling d'Héripré (JM.Bazire), et la disqualification de Ready Cash (F.Nivard) roue bloquée par le sulky du Touquet (P.Gubellini)
18. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:45, par miko
Mmmpff... J'avais 10 dessus, putain.... Mmmpff, splifff... J'avais 20 dessus, sec sa mère, et là, t'as le Pipo putain le putain de PIPO de pute... vous z'avé vu sa ? Le Pipo de PUTTE ? ISSON PAS PRET DE ME REVOIR JOUER LES PUTTES.
19. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:46, par gentlemanioc
ca va calm toi, miko. De toute façon ils sont copains comme cochons, goetz souloy les pipeaux les commissaires et tout ça c'est la mêm partouzerie des ardennes. La semaine dernière je joue Obelo Darche, j'avais toute la bellefamille àla méson. IL gagne, on débouche six bouteilles de veuve cliquot et après qu'on a tout bu, ils disent disqual les énuclées.
20. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:47, par chocobn du 93
avec se qu'a dit allaire sur france 3 pipo n'est pas pres de revenir a paris, ce qu'il a fait c'est honteux ,le pire c'est qu'allaire dit que c'etais un ami. moi des amis comme ca je leur defonce leur gueule.
21. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:49, par gentlemanioc
T'as raison. Un vré pote il vous remet dans le droi chemin quand ça déconne. Ma femme alle m'a foutu dehors après le coup des veuve cliquot et des six cents sacs sur Obelo Darche.
22. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:51, par miko
Y a quelqu'un qu'a un cheval pour demain ?
23. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:52, par chocobndu93
mOi je jou pas demain. Bordeaux, c'est la mafia là-bas. JE fais juste une montante sur le troisième favori du matin en R2 et stop at the winner. Après j'enchaîne sur mes trios avec bases de franceinfo et les tuyaux du blog de PapyJean en champ par cinq euros et c'est tou.
24. Le dimanche 27 décembre 2009 à 19:53, par gentlemanioc
Ce critérium, c'est l'histoire de ma vie. J'emprunte pour jouer et emmener ma femme à Venise, à l'arrivée je me fais niquer par Le Touquet.
C'est rare, un style. Chez l'homme comme chez le cheval. On a tôt fait quand on veut tâter du stylo d'écrire comme le journal du coin.
On se rêve Chateaubriand, on se relit et on finit au cabaret à gratouiller la six-cordes sous le nom d'El Chatobriand.
Hier, j'ai vu une pouliche qui en trois courses est déjà quelqu'un.
Elle s'appelle SANOSIS DU CHENE, et sa particularité c'est d'avoir cinq poumons. Elle ne reprend jamais. Elle ne respire jamais. Elle ne souffre jamais. Son petit surnom à l'écurie, c'est Meulnita.
Hier, elle a perdu, la fois d'avant aussi (à sa décharge, elle a perdu chaque fois quarante ou quatre-vingt metres... ensuite quand elle enclenche, elle va sur le pied de 14 sans jamais reprendre, ce qui nous épatates, un membre de l'académie française qui m'accompagnait sur le champ et moi-même)
Savez-vous à quoi on reconnaît un cheval d'exception ? Il a une tête de mule.
Derrière Meaulnes du Corta (regardes-moi ou je galope), citons quelques sujets éblouissants actuellement en piste :
Replay Oaks (désormais interné à Saint-âne),
Réglisse Magic (qui pourrait bien offrir à Céline un deuxieme Cornulier, parce que bien plus vicelard que le candide Rombaldi... ce ravi de la crèche au blase bien peigné),
Scipion du Goutier (ce cheval rêve de combats, du criterium, il faut comprendre ses dérobades monté au poteau comme des tentatives de suicide : il meurt d'ennui, et nous le montre avec ses larmes de cheval. Il voulait un sulky pour torcher Severino, voilà tout, il veut baiser et pas rembourrer des matelas)
et nous aurons bientôt les déchaînés Quarcio et Sanosis du Chêne.
Ces chevaux sont des dangers sociaux. Ils vont mettre vos vies à feu et à sang. Comme ils sont cent coudées au-dessus des autres, rendus par comparaison aussi excitants que le lac d'Annecy, vous jouez le cou de votre femme afin de lui offrir une rivière de diamants, et c'est le coup de feu. La course part, mes cocos. Vous avez joué votre noeud-pap', les amis.
Et vous les voyez, ces chevaux de feu, monter sur le capot de votre Taunus pour déboucher une Veuve-Clicquot, déjà ivres, probablement d'eux-mêmes, comme si c'était déjà fait, comme si tout était arrivé, COMME SI NOUS ETIONS DEJA MORTS, puis vous réalisez qu'ils propulsent le bouchon vers le pare-brise dans un "plop" d'outretombe et la vitre s'effondre en un fracas de lustre sur parquet lambrissé, et voilà vos tickets gagnants découpés, ciselés, rendus méconnaissable par Pégase et par Toutatis, mais cela ne leur suffit pas et il faudra vivre après la flambe, et c'est là encore que Réglisse Magic baisse sa jupette en skai pour chier sur le tableau de bord (quand elle gagnera le Cornulier sans votre thune que vous aurez grillé sur Meaulnes dans le Bourgogne), puis que Queen's Glory écrive "Let's rock" sur la vitre arrière avec son lipstick (victoire dans le critérium le jour où Qwerty décide de faire sa peau à l'automne), pendant que Scipion du Goutier laçère au cutter le siège-auto enfant pour voir si on ne l'aurait pas rembourré avec du pognon placé sur ses chances. Dans ces cas-là, il a toujours son Zippo sur lui et un flasque rempli de gazole.
Ces chevaux sont vivants, destruction et création sont leurs phases, parfois simultanées. Ils sont le "soleil noir", une représentation à quatre pattes, mais debout, du coup de boule de Zidane. Par exemple, ils ne supportent pas la volte. Pour eux, partir avec les autres, c'est juste pas possible, désolé. On ne vit qu'une fois, alors on va quand même pas faire la queue.
La volte ? Et pourquoi pas manifester en groupe ? Le spectacle de fin d'année au collège ? Le petit bonhomme en mousse ? Les photos de classe ? La démocratie ? La prière ? Ecouter le numéro un des ventes ? Aller voir "Avatar" ? REMPLIR SA FEUILLE D'IMPOT ? COTISER POUR SA RETRAITE ? PAYER UNE MUTUELLE ? Vivre sans prendre aucun risque ? Sans parier ?
La volte, merde !
J'avais vu à Mauquenchy la seconde course de Sanosis du Chene, j'étais venu pour voir la classe, Ready Cash, mais j'avais surtout vu Sanosis (et bonne surprise, Picotin ! autre bel oxymore celui-là, "Picotin" a tout du colosse monstrueux... Vercruysse l'a bien mieux compris que son habituel driver, William Bigeon).
En face, on a donné le départ de la course, les chevaux sont partis sauf Sanosis, elle a préféré s'allumer une clope, tirer une latte, jeter la tige, la fouler du sabot ferré, se retourner pour demander au gugusse derrière s'il avait enlevé son I-Pod, s'intéresser à elle, et une fois que les autres étaient devenus la masse, c'est à dire que tous n'étaient devenus qu'un seul, qu'un ignoble point concentrationnaire à l'horizon (100 metres d'avance), là ok, on y va. Allons donner un peu d'identité à tout ça.
Elle en a refait 92, des mètres, sans jamais prendre la corde, mené à la Viel, et a fini quatrième à pas grand-chose.
Le coup d'avant, au Croisé, même style, le genre "ça déroule" qui m'a rendu chèvre, transi d'amour comme le quinqua installé du "Un amour" de Buzzati ébaubi de miel par sa danseuse-nymphette Adelaide.
On verra plus tard si Sanosis deviendra une grande, ou si elle restera une "bonne", voir si elle a été fusillée mardi par Franckie (d'habitude mieux inspiré, mardi ce fut horrible), ou si je me suis trompé, tout avide de cracks et de craquettes que je suis (après tout, dans le roman du Buzz, Adelaide ne vaut pas forcément l'amour qu'Antonio lui porte).
Les chevaux de classe ne gagnent quasi jamais quand ils se sentent drivés par un Viel ou un zigue qui n'est pas tout à eux (souvenez-vous de Meaulnes fautant au moment où Vercruysse surveille si un danger peut venir de l'extérieur, de Scipion se relâchant quand Nivard en lâche une, in petto), ils exigent des égards, il faut hausser le niveau de jeu, de monte, de drive pour qu'ils daignent danser avec vous, et alors ils vous emportent et vous délivrent leur morale :
Qu'importe l'issue du pari, si tu finis à la rue ou bien au Ritz, si tu peux rencontrer triomphe après défaite, et recevoir ces deux menteurs d'un même front, tu seras un homme mon cheval.
Certains ont pu faire la fine bouche au moment d'apprécier le dernier prix d'Amérique brillamment remporté par Meaulnes du Corta. Il est vrai que la course était déjà pliée à 1500m du but et que, dans la LD, on a eu une bonne idée de ce à quoi pourraient ressembler des courses à un partant.
Rebelote dans le prix de France quinze jours plus tard. Pourtant, au-delà du chrono, c'est justement ce qui fait de cette course LA COURSE DE RÉFÉRENCE des quatre dernières années, encore valable, à mon avis, pour juger des quatre années à venir. Depuis un bon moment, les grandes courses et les critériums connaissent un déroulement identique. Lutte à la mort pour se placer dans le premier tiers du peloton (au-delà duquel il n'y a pas de salut), grosse sélection dans la montée via des attaques multiples en deuxième voire en troisième épaisseur, et triomphe dans la LD des chevaux ayant conservé le plus de ressources ou ayant bénéficié des drives les plus inspirées. Nous reconnaissons là le scénario immuable des groupes 1 de l'hiver et des épreuves classiques de sélection. Or, dans le dernier prix d'Amérique il n'y a pas eu d'attaque dans la montée. La LD a elle aussi été escamotée (ce qui explique du reste que le chrono ne soit pas record : c'est la descente et la LD qui font claquer la réduction finale). Pourquoi ? Parce que dès qu'il a pris la tête et la corde, Meaulnes a littéralement asphyxié tous ses adversaires, les obligeant à produire un effort comparable à celui d'un sprint rien que pour rester pendu à son sulky. Pour la première fois depuis des siècles la LD s'est courue moins vite que la montée. Mêmes les cracks reculaient. On n'avait pas vu une victoire d'un orgueil aussi suicidaire depuis Varenne. Et encore l'opposition n'était pas la même. Gobernador fautif au départ, c'était plié pour ainsi dire. Avec Offshore Dream, double lauréat de l'épreuve, Qualita Bourbon, mythe vivant, et Exploit Caf, peut-être le meilleur (et malheureux) cheval de l'édition précédente, Meaulnes a vraiment découpé du lourd. Et il a fait du petit bois. Voir le grand Meaulnes remporter ce prix d'Amérique comme Pathway un modeste quinté piste plate, à Laval par exemple, doit quand même faire tilt dans la tête de tous les turfistes un peu sérieux. C'est LA COURSE sur laquelle on peut poser le double décimètre en toute sérénité, et commencer à tracer des lignes aussi pures et permanentes que celles qui ornent la pierre de rosette.
DEUX : LA LIGNE QUALITA
La drive de Tonton Jean Pierre date peut-être un petit peu. C'est un peu : je mets la Merco sur pilotage automatique et j'écoute le dernier CD d'André Rieu à fond vitres fermées. Elle aura au moins eu le mérite de révéler à tous les observateurs pertinents l'exceptionnelle valeur de toute une génération. Qualita est à deux de Meaulnes pendant toute la montée. Personne ne l'a jamais fait. C'est en fait impossible. Mais elle encaisse l'uppercut. Certes, dans le dernier tournant, elle chancelle, c'est bien normal. Mais à l'arrivée, d'une part elle ne part pas directement à la boucherie, première victoire, et d'autre part, elle se relance et conserve la troisième place. Performance inouïe. Performance sans précédent. Offshore, pourtant préservé dans le parcours, est loin, très loin. Qualita sort néanmoins logiquement essorée de cette confrontation. DAI dans le France, elle semble avoir pris 10 ans dans le prix Ovide Moulinet, la dernière course de sa carrière.
Je pose la règle.
Pour sa première année, Qualita écrasa tout. 7 courses, 6 victoires contre des éléments disparus depuis ou redirigés vers la discipline du trot monté, comme Quokine ou Quiléa Jiel, dégoutées. L'année suivante elle écrase les mâles dans le critérium des jeunes. Quido du Goutier, Quick de la Loge et Quick Wood sont rincés à la Meaulnes. Même histoire dans le prix de l'étoile où on commence à deviner la classe de Qualmio de Vandel, qui court encore pour Quido et sera sacrifié dans la montée. Qualita ne court plus que contre les mâles, mais elle les domine comme les femelles l'année d'avant. 8 courses, 7 victoires pour sa deuxième année en course. Une domination sans partage ? Le critérium des 3 ans sera sa première « course à la mort ». Ecrasée au betting, seule contre tous, elle répond à toutes les attaques jusqu'à ce qu'un avion fasse trembler les tribunes dans la ligne droite : Quaro vient de produire l'une des plus formidables impressions visuelles de ces cinq dernières années. Souvenez-vous. Le missile pleine piste. Sa casaque bleue et jaune s'étirant en trainées derrière lui, comme un avion de chasse. Le chrono tombe, terrifiant : 1'13''6. En une course, sur la distance classique de la grande piste, les meilleurs éléments de la génération ont amélioré leur record de près de 2 secondes !!! A tout juste 3 ans, ils se parent maintenant d'un chrono qui en fait des prétendants plausibles au podium du prix d'Amérique. Rappelez-vous. Un jour plus tôt, le 8 décembre, Nouba du Saptel vient de faire étalage de sa classe dans le Bourbonnais. On parle d'elle avec les yeux de l'amour pour le dernier dimanche de janvier. Pourtant, elle n'est encore jamais descendu sous la barrière des 14'' ! Sous les sabots des Q, la cendrée de Vincennes commence à trembler. C'est en fait un véritable séisme.
Désormais, plus rien ne sera jamais pareil. Une génération commence à se dévoiler, d'une densité exceptionnelle, qui va révolutionner le spectacle des courses et chambouler les chronos pour de longues années. Comme les Q ont encore toute une année à courir entre eux, cette prise de pouvoir passera en fait inaperçue. Les vieux sont à l'abri. Offshore pourra profiter des malheurs de Pierre Vercruysse pour remporter un nouveau petit prix de transition. Mais les raisins sont pressés et on commence déjà à deviner que le vin mûri dans ces tonneaux ne sera semblable à aucun autre. Cuvée hyper millésimée. Derrière l'extraterrestre Quaro et le roc Qualita Bourbon, Qualmio de Vandel et Quel Amour Dudel (déjà), ne sont plus perdus dans le lointain. Ils sont au contraire tout proches. Franchement, pour tout dire, leurs dents commencent à rayer le parquet. Bref, après un petit arrangement familial pour donner à Quatre Juillet le statut d'étalon, Qualita est à nouveau battue à la régulière dans le prix Houel par un Qualmio de Vandel de plus en plus dur. Mais dans le Prix de séléction, en l'absence de Quaro, elle lui rend la réplique. Coup pour coup. Quel Amour Dudel, Quaker Jet et Quick Wood sont également de la partie. Le chrono est encore épatant. Et la note de l'année à venir est donnée. A présent, le premier vin est tiré et arrive à maturité. On est effrayé par la qualité de l'effectif. Toutes les courses sont dures. Toute les sorties coûtent cher. Très cher. Qualita s'accorde deux courses de repos contre ses fifilles. Mais dans le critérium des 4 ans, elle ne peut qu'assister impuissante à la mise à feu du deuxième étage de la fusée Quaro.1'13''3. Jusqu'où iront-ils ? Cette fois, Quel Amour Dudel lui passe aussi devant, incitant Qualita à reprendre derechef un peu de moral chez les femelles. Or là aussi, entre temps, les choses ont bien changées. Notre championne doit se sortir les tripes, 1'13''4 !, pour venir à bout de la nouvelle Quarla, déférée des quatre et à présent tout aussi dure qu'elle au mal. Il ne s'agit pourtant que d'un modeste groupe 2. C'est Federer-Nadal dès les huitièmes de finale. C'est Armstrong-Contador tous les dimanches. Un mois plus tard cependant, un peu fatiguée, et un peu grassouillette aussi, elle n'est battue que par Russel November et devance Offshore Dream lors de sa première confrontation avec ses ainés. Elle montre à toute l'Europe qu'elle est vraiment au top top niveau. Que ce n'est pas du bluff. Elle le prouvera encore en battant Infinitif, puis Quarla et Qualmio une dernière fois (mais à l'arrache), avant d'arriver donc à ce fameux prix d'Amérique qui, avec elle, fait entrer toute une génération dans la légende.
Vous commencez à déciller ?
Il est temps de changer de règle. Qualmio n'a pas cessé de nous épater depuis. Il a vraiment tout d'un crack. Dans une génération aussi pauvre en qualité que celle des P, ou, plus loin de nous, des L ou des N, on verrait en lui un authentique Ready Cash. Ce qui ne l'a pas empêché de se casser les dents sur Quitus du Mexique, Quérios du Mirel, Quick de la Loge, Quilien d'Isques, Quaker Jet, Quel Amour Dudel... Pourquoi ? Parce qu'aucun cheval ne peut courir le prix d'Amérique et le prix de France, alternativement, tous les quinze jours ! C'est ça les Q. On parlera chrono tout à l'heure. Il est tout simplement impossible de répéter les performances qu'implique la simple victoire d'un quinté dans cette classe d'âge. L'opposition est toujours très rugueuse, il n'y a pas de course facile. Chez les femelles, le sceptre aurait également dû revenir sans discussion à Quarla, la véritable dauphine de Qualita. Ne vient-elle pas de nous montrer toute l'étendue de sa classe dans le dernier quinté à Nantes, et plus encore dans le critérium des 5 ans, passant à deux doigts de remporter tête et corde une épreuve qui ne s'offre jamais qu'à un authentique champion ? Elle s'y est pourtant fait fusiller par Queen's Glory. Queen's qui ? Une arme de précision secrète, qui faisait le tour en sous marin depuis plus d'un an dans l'autre filière. L'autre filière ? Eh oui. Il y a encore du stock mes amis.
En attendant, accordons-nous une petite pause musicale. Je vous propose de balancer ACDC à fond sur la sono. Fermez les yeux. Répétez-vous à voix basse ces deux mots : Quaro, Meaulnes, Meaulnes, Quaro... Commencez-vous à voir des images ? Des images... Des images qui font froid dans le dos ? Posez-vous la question ? Quarla peut-elle donner à Meaulnes la même réplique que Qualita ? Dites-vous aussi ceci : Quitus et Queen's Glory ont, respectivement dans le prix de Croix et dans le Critérium, avalés la LD dans des réductions à côté desquelles le sprint d'Offshore lors de son premier prix d'Amérique fait vraiment penser non pas à l'avant Usain Bolt, mais carrément à l'avant Carl Lewis tant l'écart est important (j'ai vérifié, c'est dingue). Vous sentez comme le plancher commence à vibrer ? Flippant, non ?
Et maintenant, destockons.
TROIS : TOP CHRONO
Quand il s'agit d'établir une échelle de valeur chez les très bons chevaux, le papier expose sa vérité par deux biais : les lignes et les chronos. La ligne majeure passe toujours par les classiques. Nous l'avons parcourue. Mais pour les chevaux aux origines plus modestes, qui n'ont pas d'emblée le haras en ligne de mire, la maturation est plus lente. Elle commence sur les hippodromes de province et pour en juger, les chronos sont un bon thermomètre. En gros, pour faire vite, on va dire qu'un cheval qui débute en mettant ses concurrents à plus d'une demie seconde ou mieux (par exemple 1'19''6 contre 1'20''2 ou 1'18''3 contre 1'19''4 au deuxième) a toutes les chances d'être un vrai bon cheval. S'il répète avec le même écart, c'est encore mieux. Cela veut dire que, mathématiquement, il peut déjà rendre 25 mètres alors que ça ne lui arrivera pas avant un bon moment. C'est vraiment un très bon indicateur. Ensuite il faut regarder comment ses meilleures marques évoluent. Si par exemple un cheval qui gagnait ses courses en 1'16'' claque d'un seul coup un chrono en 1'14'', cassant son record de près de deux secondes, tout simplement parce que ce jour là l'opposition ou les conditions de course le réclament, cela veut dire qu'il a la marge pour passer de l'autre côté et rencontrer les classiques. Là aussi, l'indice est assez imparable. Mais en réalité, ce cas de figure n'est pas très fréquent. Par exemple, chez les vieux, de bons chevaux comme My Winner, Oyola, Nelumbo ou Origano Lap ont poursuivi leur carrière dans la filière des quintés où ils ont fini par rencontrer quelques classiques déchus, comme Prodigious. Le plus souvent, l'ascenseur redescend et ce sont les sangs bleus qui ne parviennent pas à réaliser l'indispensable révolution chronométrique. Mais chez les Q, après les Qualita, Quarla, Qualmio, Quitus, on a vu arriver de ce côté une seconde vague quasi inédite, d'une très grande qualité. Quinoa du Gers a fait ses armes sur les tourniquets avant d'arriver à Vincennes nanti de records en 1'14'' et 1'16'', où il fait impression dans des courses B. Puis soudain, en juin dernier, dans le Louis Jariel, sa première course de groupe, où il affronte Quitus, Quick Wood, Quarla et autres Quaker Jet : 1'10''9. Il vient de faire tomber sa meilleure marque sur 2100 de près de 3 secondes ! Je n'ai pas besoin de dire que ce genre de progression n'est vraiment pas commune. On peut donc commencer à tirer une autre ligne. Quopeck est aussi de la partie ce jour là. JMB le laisse à près d'une seconde, mais il accroche tout de même le podium. Quelques mois plus tôt, il avait fini sur les talons de Quitus du Mexique, impérial ce soir là. Progression similaire pour Qwerty, de 1'13'' à 1'11 et fractions sur la même distance, en septembre dernier. Idem pour Quito d'Avèze un mois plus tôt. L'apparition aussi sexy qu'inattendue de Quarcio du Chêne nous montre que nous n'avons encore pas tout vu. Eh oui ! Le camion n'a pas fini de déverser du bon Q sur la cendrée. On continue de vider les stocks. Ce sont tous des chevaux de grande classe. Tous ont déjà cassé la barrière symbolique des ‘'14 sur 2700 ou plus, au moins une fois. En parlant de ça : Quarla l'a fait à 6 reprises, Quaker Jet 4 fois, Qualmio 3 fois, Quitus du Mexique 3 fois... Une barrière qu'à 7 ans révolus, Offshore n'a franchi qu'à 5 reprises, dont deux Marionnaud, et qu'il n'avait jamais approché avant son premier prix d'Amérique ! En fait, il y a moins de trois ans, ce genre de chrono était le domaine réservé du dernier dimanche de janvier. Quand un cheval courrait les B en 1'14''4 on se disait, oui, pourquoi pas, ça peut le faire. Voir tomber ce mur dans un groupe II ou dans un groupe III, un vendredi d'octobre ou de novembre, parfois même dans des filières parallèles, marque une rupture spectaculaire que je me permets à nouveau de souligner très lourdement. Ce qui dessert la génération des Q, c'est paradoxalement son exceptionnelle valeur. Tous les chevaux cités peuvent gagner leur course à tour de rôle. Depuis le départ de Qualita, et en attendant le retour de Quaro, il n'y a pas de figure solitaire, le pouvoir est chose partagée. Pourtant nombre d'entre eux me semblent, à l'heure actuelle, assez supérieurs en vitesse, en dureté et en expérience, à une étoile des foules comme Ready Cash. Ce dernier n'est descendu qu'à une seule reprise sous les '14, pas de beaucoup. Il n'a pratiquement connu aucun combat. Lorsqu'il a dû, exceptionnellement, supporter une lutte àmort, il a été défait, par Return Money et surtout par Rolling d'Héripré. On a oublié. On essaye d'évacuer le traumatisme. Mais cette course a bien existé. Le cheval n'a pas fait illusion dans le prix de l'Atlantique où il affrontait pour la première fois ses ainés. Moins fit que lui, et moins bien présenté, Qualita avait fait beaucoup mieux lors de sa tentative. En réalité Ready Cash est encore un inconnu. Il a encore tout à prouver. Les Q tout au contraire, s'ils ne sont pas trop marqués par leurs perpétuels combats épiques, ont toutes les chances de truster les palmarès de toutes les grandes épreuves des trois prochaines années. Je l'ai dit. N'oubliez pas de me rappeler que j'étais le premier.
Auteuil, de notre envoyé spécial, Sam Spade du Rib, demeuré à Marseille.
Ce n'est pas une raison pour ne pas mettre mon chapeau, me dis-je. C'est le grand prix tout de même. Donc je me rends dans le vestibuleet je reviens avec mon Borsa sur la tête m'installer derrièreEquidia. Alors que les chevaux entrent au rond de présentation, je vois que FM Cottin a eu la même idée. Le sien est à bord large. Pas mal. Il faut que je m'en achète un comme ça. Je me dis que ce sera matériellement possible dans une poignée de minutes. Je remets en jeu mon CO Questarabad-Grande Haya de la veille. Comme l'Arc, oula poule d'essai des poulains, le week-end de l'obstacleest un bon moment pour choisir un nouveau chapeau. Pour info, je porte ma veste gros bleu avec mon polo bleu, ce qui fait que j'arbore en fait l'ancienne casaque Pegasus, celle de l'époque où j'étais amoureux d'Or Noir de Somoza.
Au rond, on ne parle que du Mid. Je n'aime pas trop ce cheval car j'ai bien trop aimé Or Noir. Follement. Mais comme ils font écurie, le choix du cœur me pousse à la raison. Je suis bien obligé de le jouer. Son manager, ou son conseiller en communication – depuis quand les chevaux ont-ils des managers ? – est sûr de la victoire. Il ne va même pas regarder la course. A la place, il ira négocier l'espace publicitaire qui est toujours disponible sur sa croupe, côté tribune, pour week-end du grand steeple. Une affaire ! Décidemment, je ne suis pas très fier de mon ticket. Remenber Rose présenterait bien une alternative. Nous avons tout gagné ensemble. Après Or Noir, c'est lui qui m'a redonné la joie de vivre. Mais les deux cotes s'annulent. Et pour tout dire, le cheval m'a paru malade la dernière fois. Méconnaissable. Alors que les chevaux regagnent la piste, le voltigeur se fraye un chemin jusqu'à JP Gallorini, alias Mandrake. Le mieux, c'est encore de citer in extenso :
Le Voltigeur : - Lors des préparatoires, Remenber Rose nous a laissé sur notre faim.
JP Gallorini (du tac au tac) : - La table est mise, goinfrez-vous (sic).
Ai-je bien entendu ? Comme Hallaisdans l'autre discipline, Gallorini n'a pas son pareil pour amener un cheval à son top le jour J. D'autre part, Remenber Rose n'est pas le genre de cheval à sauter du lit, à s'asperger vite fait de gel hydratant avant de sauter dans un taxi jaune pour allumer une heure plus tard ses écrans à Wall Street. Non. C'est plutôt le genre à finir le chapitre commencé la veille, à se rendormir, à compter ses orteils dans le lit, etc. Il aime prendre son temps. S'étirer sous la couette est pour lui une opération de plusieurs jours. Mais cette fois, c'est différent. Ses dernières sorties ne sont pas mauvaises, elles sont tout simplement exécrables. La cote est basse car les turfistes des grands prix sont largement des turfistes occasionnels, qui ne se lèvent pas matin pour regarder les courses de références, et cherchent à tout crin l'opposition au favori. En fait, Remember vaut 10/1, au même titre que Princesse d'Anjou. Tous les observateurs qui ont vu le cheval s'éteindre entre les deux dernières haies moins de quinze jours auparavant, les jambes lourdes comme un lendemain de cuite, ne peuvent ouvrir leur portefeuille. Certains, comme moi, seraient même plutôt inquiets. Ne serait-il pas plus prudent de le déclarer non-partant ? Faut-il absolument qu'Auteuil devienne le nouveau Colisée, faut-il que les champions continuent de mourir sur l'herbe grasse ? Que peut-on faire en quinze jours ? En 360 heures ? Un peu de footing, un peu de piscine, un coup de fil à Maman, un peu d'administratif, un ciné, une balade avec les gosses, un peu de ligue des champions, le papier de Laval et c'est déjà fini. Le temps passe si vite.
D'ailleurs, tandis que je suis occupé à me faire ces quelques réflexions, Christophe Pieux prend le meilleur départ. Tout de suite, il se porte aux avant-postes. Inhabituel. Don Mirande vient à deux, à son épaule. Ça interpelle. On dirait une course de trot. Don Mirande attaque, Remember Rose le contre. Attaque. Contre. Très vite ils prennent deux, dix, quinze sulky d'avance. On dirait vraiment une course de trot. Derrière, personne ne semble vouloir mener la chasse. Dans le clan des professionnels non plus, la candidature de ces deux champions semble émarger au registre des vieux souvenirs. On ne les prend pas au sérieux. Les émotions se bousculent, s'entremêlent et s'inversent. Car d'abord on se dit : quelle mouche a donc piqué Christophe ? Préservé, son cheval a eu une crise d'asthme pour finir le dernier coup, et là, il l'envoie au sprint à 4 bornes du but ? C'est peut-être sa fille qui lui a offert le DVD des plus belles courses de Masschaele ? Quelle idée ! Mais ils vont vraiment bon train. Comme lorsque Philippe prend 50m avec Lipouz Lesmelchen dans la nuit des projecteurs, on commence à avoir envie de douter. On se dit : quel génie ce mec, c'est pas possible, il les a tous pris à contrepied, ils ne pourront jamais revenir maintenant, c'est impossible, ça va tenir. Le réalisateur d'Equidia est obligé de jongler avec ses différentes caméras pour continuer à couvrir la course, malgré l'écart qui s'est creusé. Mais ils reviennent cependant. Au début, on le voit bien, l'idée c'est d'envoyer Or Noir jouer à la locomotive. Or Noir saute toujours aussi bien. Sa technique est parfaite sur les gros obstacles. Son chic reste inégalable. Cheval aérien. On dirait un cheval de concours. On dirait le Pégase de l'emblème Tristar. On dirait Hollywood. Seulement, entre les barrières, il pioche comme un tonton. Ses foulées sont pâteuses. Pour un lover comme moi, c'est aussi dur que de retrouver la fleur de son dépucelage derrière le guichet des Assedicks, les yeux cernés, noyés, incapable de me reconnaitre, m'interrogeant mécaniquement sur mon dernier emploi.
Je souffre en silence. Moi je souffre, Ricou lui, s'agace. Le Mid est obligé de prendre les choses en main. Lentement, il recolle. Mais c'est dur. Car ce n'est pas parce que Christophe reprend qu'il parvient à recoller. L'allure n'a pas mollie. Les vingt cinq mètres rendus au départ, par habitude, par nonchalance, par excès de confiance ou par désinvolture, il faut aller les chercher. L'appui de la lice extérieure n'est pas d'un grand secours. Mid Dancer se sort les tripes et ça se voit. Les dents serrés, Jacques commence à maudire Auteuil, la piste détrempée (qui pourtant l'avantage), Or Noir (qui lui a pourtant offert bien des satisfactions) et la malice de Christophe. Il a l'œil mauvais. Ses pensées se couvrent de brume. Le match est aussi entre les jockeys. Et encore une fois je me dis : on dirait vraiment du trot. Levesque contre JMB. Pierre veut mettre le petit nez qui rend fou, mais pour l'instant JMB le tient bien au chaud dans la boite. Ça ne marche pas à tous les coups. Aujourd'hui ça se présente bien. D'ailleurs Jacques s'énerve, ça se voit de plus en plus. A l'amorce des obstacles, il balance les bras en avant dans l'intention de crever le sac, et non plus de le traverser. Son geste est devenu furieux. Le rail ditch and fence achève de nous prouver que le boxeur veut en découdre dans la rue, si possible à mains nues. Qu'il a déjà quitté le ring. Mid Dancer est à deux longueurs de Remember Rose. Mais depuis 200, ou 300m, il ne refait plus de terrain. Or bientôt, s'il le peut, Christophe va ré-accélérer et décramponner Don Mirande. Jacques le sait bien. Il sait comment ça se passe. La ligne droite est loin encore. Mais elle approche vite. Un nouveau trou va se creuser. Qu'il faudra à nouveau combler. Un coup de massue pour le moral du cheval. Il faut agir maintenant. C'est là, maintenant ! Aussi, à l'approche de celui qu'on appelle le juge de paix, Jacques décide-t-il de tenter le KO avant la reprise. Décision folle, désespérée. Il décide de doubler l'obstacle. Il joue tapis. Si son cheval saute double, il pourra connaitre l'épaule de Remember Rose. Une lutte au corps à corps s'engagera alors. Dans l'angle mort de la caméra, il en profitera pour cravacher discrètement Christophe, essayer de le faire tomber. C'est le Colisée après tout. Dans les tribunes, le manager venu du nord baisse son pouce vers le bas. On ne peut pas faire plus clair. On monte aux ordres. Mais cela fait déjà trop longtemps que Jacques s'accroche aux branches. Trop longtemps qu'il s'épuise à chercher une solution au problème. Trop longtemps qu'il n'a pas réfléchi debout sur un cheval. Mid Dancer s'encouble. C'est la chute. Un OH d'effroi fait trembler l'hippodrome. La chair de poule décolle les chapeaux des têtes snob, et lorsqu'ils retombent ils pèsent double.
A partir de là, la course est pliée. Pliée ?
Pliée non. L'hubris de Ricou est payée. Son orgueil, sa bêtise, sont désormais légende gravée. Les dieux ont punis, mais ils n'ont pas encore parlés. Les courses laissent parfois des regrets amers. Par exemple, je me demande encore : et si Pierre Vercruysse ne s'était pas retourné pour s'assurer que son employeur accrocherait bien la première place d'honneur, Meaulnes aurait-il remporté deux prix d'Amérique aujourd'hui ? Ce genre de question pourrit la vie. Mid Dancer se relève. Hors de question pour lui de laisser le parieur dans le flou. Libéré, il saute les deux derniers obstacles avec allant. Il revient à hauteur de Remember Rose. Christophe Pieux a gagné la course, mais le Mid ne veut pas la perdre. C'est fou. C'est magnifique. C'est génial. L'orgueil du champion cheval ne pourra jamais se comparer avec l'orgueil du champion humain, avec ses couilles et ses poules. Comme le caillou du torrent de montagne ne pourra jamais se comparer avec le diamant prélevé au Congo, façonné par des indiens et accroché au coup d'une vieille blonde le jour de l'Arc. Sans commune mesure. Ah,aaargh. Arrêtez, c'est trop beau. Les deux chevaux franchissent ensembles le dernier obstacle. Le Mid cherche l'épaule de Remember, mais ses cannes se dérobent. Il penche, il penche. On dirait Magnificent lors de son prix de Cornulier. Du trot, encore du trot. C'est trop. Il est fatigué. Il va se coucher contre la lice des tribunes. Le Mid penche à droite. Il laisse filer le Mig. Il a beau courir moins stupide, il n'en est pas moins épuisé. Il a tout donné. Pour la gloire, pour l'honneur, pour tous les turfistes qui profitent de sa proximité pour le cravacher avec leurs tickets perdants. Remember Rose file droit au poteau le poitrail fumant. Il est seul au monde. Il n'a pas décéléré. Il n'aura peut-être pas envie de le faire après le poteau. Il est parfaitement réveillé à présent. Le Pieux a battu l'homme, mais la mémoire a terrassé le cheval. L'époque lointaine des dieux païens, avec leurs amusantes figurines en érection, revit pour nous dans un éclair de fumée. De retour au rond, l'espiègle Gallorini ressemble à un hermès. Sa femme, chapeau à plume, est l'Osiris au nez de Cléopâtre. Des naseaux fumants de Remember Rose, les mythes ne cessent de s'échapper en volutes. Waouh. Nom de Dieu !
Mon ami Gaspard et moi-même avons inventé la "Théorie du Litre de Gazole" un jour qu'on était parti en virée à Cagnes afin de jouer Levesque en PMH. Le raid nous avait coûté bonbon, soixante litres dont trois de binouzes, vite amorti par la pluie de papier-monnaie que nous avions répandu sur une guichetière timide aux ongles rouges, rendue averse drue par la même devenue bonnasse juste après le résultat de la course.
On l'a invité à dîner, en tirant des plans sur la lune, puis on s'est endormis sur la plage sans rien faire (à moins que je ne me sois assoupi le premier).
Le lendemain, vers sept heures du matin, je retrouvais Gaspard et un fond de Jack Daniels, nos impers de turfistes avaient disparus et avec eux nos biftons. Dans le goulot de la boutanche de Jack D., un programme de la veille entortillé, sur lequel Mona avait griffonné "retrouvez moi ici mes mignons, à minuit, je vous rendrai l'argent, je suis désolée je ne peux pas faire autrement. Encore désolée, Mona."
Sans fric, on a fait des brasses dans la Mer Med puis on a commencé à dessaouler et à trouver notre sirène un peu salope. Les crocs nous poussaient, mais la vie était bien faite, je retrouvais niché entre deux pré-molaires un morceau de veau du dîner de la veille que je proposais à mon vieux pote de partager.
Suite à cet en-cas, on s'est baladé mi-repus à Cagnes, jusqu'au complexe d'immeubles bénidormiens à l'entrée de la ville, on se disait trop rien, on était comme deux cons quand même, c'était paisible, juste des vioques botoxés et nous, zombifiés de même.
A force d'errance, on a rejoint un lieu de proximité, un bar pmu vous l'aurez deviné, et on a commencé à jouer les billets qu'on venait d'emprunter à la tirette locale sur une réunion du jeudi à Saint-Cloud. Ce n'est pas qu'on avait potassé ou fait le papier ou quoi ou qu'est-ce, c'est qu'on était là, et encore bien auréolé de notre bonne intuition d'avoir fait le périple jusque Cagnes. Perdre les deux premières nous a refoutu du sang dans le circuit, et c'est gagné d'une érection naissante que je retournais à l'abreuvoir chercher de quoi étancher ma soif de winne. Gaspard et moi-même avons lâché dans la journée l'équivalent de notre bénéfice sur butin.
Le soir, Mona n'est pas venue. On est reparti et dans la Taunus, façon fable, s'est inventé une morale de l'histoire. La Théorie. On avait jugé bon de cramer le gazole pour une cause, et on s'était fait dépouiller en jouant sur place. On avait quand même perdu un petit paquet et faudrait expliquer ça aux parents quand on serait de retour (il faut dire que à l'époque j'avais 15 ans et lui 12), j'ai acheté un turf sur une aire d'autoroute de Hyères (on visitait le coin) et en parcourant la page 21, on s'est dit que ça serait pas mal de pousser le retour jusqu'à La Capelle vu que demain Jean-René Gougeon y avait engagé trois premières chances. Ce qui fut fait, et nous ne regagnâmes notre fief de Reykjavik que le surlendemain.
Tout ça pour vous dire que vendredi soir, je serais ravi si Florence Lecellier, qui va déferrer à dix ans La Calonne pour la première fois des quatre fers, revenait de Marseille à Cabourg en jet privé.
Equidia ne fait pas partie de la TNT, il faut alors bien l'écrire : Equidia n'est pas une chaîne de merde.
Quel être humain ne donnerait pas immédiatement fin à ses jours s'il avait le choix entre un revolver chargé et la promesse de vivre enfermé dans une pièce où la seule compagnie serait un téléviseur branché sur RTL9, DIRECT8 ou NRJ12 ? Ces chaînes ne sont pas faits pour les êtres humains, qui sont de raison et de passion, seuls les ficus peuvent s'épanouir face à ces dégénerescences.
Cécile Belin, ex direct8, a brisé ses chaînes et vient depuis lundi s'épanouir dans le monde de l'art, de la sueur et du mollard, le nôtre. Elle vient s'insérer tel un "memento mori" en bas, tout en bas, de l'histoire qu'écrivent hommes et chevaux, et aussi en plein milieu de la retransmission du "quinté" sur France 3.
Voilà le tableau.
Vous êtes confortablement installé devant votre téloche, prêt à suivre une retransmission sportive, et tout d'un coup, on pénétre la quatrième dimension, une faille spatio-temporelle lézarde le service public, voilà votre programme passionnant interrompu par une femme fardée félicitant Marc Lavoine d'être numéro un des ventes.
Les courses ont une image vulgaire, mais où est la vulgarité ?
Dans les foulées de Sea the Stars, chez les parieurs cirrhosés, ou dans ce souci bilalianesque de faire peuple, comme si le peuple en avait quelque chose à foutre que Marc Lavoine soit numéro un des ventes ?
Ce qui intéresserait éventuellement le peuple, c'est qu'il fasse des bons disques, et encore ce n'est pas forcément le bon moment. Bilalian doit se dire que la ménagère va craquer et zapper si à un moment dans le programme, on ne lui dit pas qu'il faut vénerer le mec qui s'en fout un max dans les poches.
Parce qu'en fait, le Bilalian, il a pas dû voir un prolo ou un turfiste depuis des plombes, il doit même avoir un peu honte quand son domestique lui ramène sa nourriture de chez Fauchon dans des sacs en papier Monoprix Gourmet. Par contre ce qui l'intéresse, je suppute, c'est que le peuple vénère les grands-bourgeois, les rappers à caillasse de Nrj12 ou les liftings des gonzes de Direct8.
Le dossier d'Equidia, ça devait bien présenter sur la table de la TNT quand même, relié en poil d'Al Capone II... au début, avec les Wildenstein et le Cheik Maktoum, ça claque... et puis quand au fur et à mesure des pages, on a commencé à voir apparaître des "Beaumont-de-Lomagne" et des "mise de base : 1,50 euros", les mecs ont commencé à suer si fort qu'ils devaient avoir l'impression de se faire enculer par leur slip.
Alors ils ont refilé le bébé à France 3, et depuis lundi, les masques tombent.
Le quinté, qui n'est qu'une escroquerie prospérant sur la misère, révèle son essence bouffonne. La philosophie des handicaps, donner à chaque concurrent la même chance, ne cache plus du tout son affinité avec celle de la loterie nationale. L'idée sous-marine qu'il ne sert plus de compter sur son propre travail, d'inventer son destin, nous est servie sur un plateau (cf. les incessants rappels à la tirelire).
Et le meilleur, c'est que tout cela est irrésistiblement drôle, comme la bêtise peut être drôle, et donc aussi souvent la vie, cette idiote.
Ainsi la présentatrice demandait hier à Marc Lavoine s'il avait validé un ticket, et Marc Lavoine de répondre "le 1" (à 89/1, soit dit en passant on aurait aimé savoir pourquoi car Marc avait l'air heureux d'être à Vincennes, et de s'y connaître un peu), ce à quoi la Belette lui fit : "ah oui, c'est vrai qu'il y a une belle tirelire aujourd'hui".
(un instant s'il vous plait, j'interromps l'écriture de cet article particulièrement atrabilaire pour demander à Honeymoon si elle n'a pas vu les clefs de l'Alfa Roméo, je reviens tout de suite).
J'apprécie Philippe Allaire mais j'ai éclaté de rire en l'entendant samedi interrompre le commentaire de la course (un grotesque prix de série précédant le prix de l'Etoile) par Olivier Thomas pour donner cette information cruciale aux six millions de turfistes occasionnels : "Je suis désolé mais j'ai peur que le cheval de Marc Lavoine ne se soit montré fautif".
Olivier Thomas, José Coves et Vincent Lahalle font au mieux pour mettre en valeur le côté sportif, mais dès que, et sans crier gare, la miss intervient, l'absurde panneau "départ" apparaît, ou bien ils prononcent le mot tirelire, les téléspectateurs avisés se gondolent en pensant à Stacelita. Parler de l'aspect sportif à propos des quintés (alors que les handicaps demeurent des divertissements utiles à la filière), s'apparente à vanter des produits Discount au chaland avant, une fois ôté le déguisement de camelot, d'aller s'empiffrer de caviar grand lusque.
La vie, en général, ça se passe pas mal, jusqu'à ce qu'à un moment inattendu, vous perdiez votre fils ou votre jambe dans un accident. Cette assertion faisant foi, nous conviendrons alors que la retransmission du quinté à la télévision est devenu un phénomène vivant.
La première fois que j'ai enlevé le soutien-gorge noir satin d'Honeymoon, j'ai été impressionné (comme on impressionne une pellicule cinématographique) par les quatre grains de beauté formant constellation autour de son téton gauche, bizarrerie d'autant plus sibylline que le sens de mon regard se portait spontanément vers son sein droit, mais se trouvait contrarié par une perversité m'appelant à remater l'autre et à tenter d'englober des yeux les quatre points cardinaux de ma future boussole faite femme réunis en un seul globe.
Evidemment, je vous parle d'autant plus aisément de la morphologie de ma copine de cheval qu'elle n'a aucune connaissance de l'existence de ce blog. A vrai dire, je ne peux imaginer comment elle pourrait être au courant que je narre mes hauts et ses bas, et découvrir notre site - amis lecteurs - à moins de taper le nom de son chien sur "google".
Mes statistiques observent en effet que les lecteurs viennent de plus en plus nombreux via le moteur google. Je profite de la tribune que m'offre "mongenie" pour saluer ainsi cet homme de Tourcoing qui tapa "balloches winner" vendredi dernier, ou cet autre, domicilié en Australie (si si) qu'une requête "olga gros tuyau" amena sur mon article consacré cet hiver à la gagnante du prix d'été. La stat' indique qu'il est resté trente secondes sur ma page mais ne précise pas s'il a fait son affaire.
Pour en revenir aux grains de beauté d'Honeymoon, il y a que la nuit dernière j'étais pris d'insomnie et je la contemplais, et je ne voyais aucune raison pour que son dos soit moins agréable s'il appartenait à une autre personne qu'elle. Je veux dire qu'elle pourrait être moins drôle et vive qu'elle aurait toujours des omoplates de bombasse. Et même un autre type que moi pourrait le regarder, ce dos, qu'il n'en resterait pas moins magnifique, il serait toujours lui aussi délicatement piqueté de beau en granules, et le mec pourrait être un salaud juste un peu rigolo. Je me suis levé pour prendre un verre de Pulco. Balloches regardait dans le salon la redif nocturne des courses sur Equidia en fumant un spliff.
Je me suis assis à ses côtés et j'ai tapé son bédo (ou je l'ai roulé avant, puis lui ai filé, c'est pas très clair, il était fort en tout cas), c'était la redif de vendredi. Quolt des Obeaux, muni d'oeillères de killer prend un départ volant avec Renault. Il laisse passer le meilleur dos, celui de Bazire, mais JMB a vu l'aisance de Quolt et laisse passer une demi-chance, puis aussitôt, et génialement, déboîte pour repasser devant, enfermant Quolt derrière le tocard.
Du grand art. Jean-Miche m'a encore foutu les foies sur ce coup-là. Le génie, il est là, dans ce geste. J'ai suivi la suite de la course, et vu combien Quolt des obeaux n'avait jamais eu le passage, toujours dans la boite, il finit huit ou neuf, sans avoir produit aucun effort, sauf pour se placer à l'orée du parcours.
Je me suis allongé à côté d'Honeymoon, toujours sur un flanc, et l'ai regardé respirer. L'angoisse montait, je me voyais à présent tel un Quolt dans le dos de la miche, croyant avoir choisi le parcours parfait mais mon amour était si grand (comme celui que je peux nourrir pour le spectacle hippique), mon parcours si impeccable, que je n'étais plus maître de mon destin. Qui sait si Honeymoon n'allait pas laisser passer un autre que moi, me délaisser bientôt pour un tocard genre un spoteur fortuné ou un cador plus marrant que moi, je me retrouverai peut-être dans cinq ans, cinq mois, cinq jours, dans le dos de Mimie Mathy, ou dans celui d'un type qui pointe à l'anpe.
Honeymoon s'est retourné en même temps que quatre points cardinaux, et m'a demandé : "tu ne dors point ?" (elle a appris le français dans Molière). Non, j'ai bredouillé, je suis nerveux.
"What are you thinking about ?", je n'ai pas voulu lui faire partager mon trouble, je lui ai dit que j'étais super triste pour Quolt des Obeaux. Elle s'est retournée, excédée, et s'est recouvert la tête avec son oreiller en plume d'oie, comme si elle en avait sa claque de mes histoires. Je me demande si j'ai pas un peu déconné. Il faut que je lui change les idées, elle commence à en avoir marre de me savoir à Vincennes.
Faut que je trouve un truc, sinon je sens que je suis bon pour Mimie Mathy. Demain, je l'emmène à Craon.
Allons, comment pourrais-je en vouloir à nos beaux diables de drivers d'avoir lâché la bride le jour J ? Un critérium, c'est important, celui-là en particulier puisqu'ensuite adieu veaux vaches groupe 1 pour la plupart des concurrents... alors les mecs envoient, rien à redire. Dans les vestiaires, avant un Crit', ça balance sur le shooter vodka-kiwi, on en a la certitude à présent. Le critérium, par tradition c'est du stock-car, souvenons-nous de Pearl Queen renversée, de la lutte Qualita/Quido dont Quaro sortit vainqueur... et aujourd'hui du brouillard émerge... émerge... hein, non ? Impossib'...
Jean-Philippe Dubois.
On le croyait avoir débuté une nouvelle carrière de Mister Plage à Saint-Nazaire, mais il est de retour. Increvable. Voilà le beau diable de retour sur scène, après avoir abattu le joker Moulin (pris depuis par la patrouille, et pas plus tard que la veille du succès de Queen). Jean-Phi le maudit, le rincé, celui qui paye pour la tablée... Le vilain petit canard. Gagnant avec celle-là même qui avait marqué son retour sur la cendrée avec la tête de vainqueur : Queen's Glory, la bombasse, la fusée, la reine de la piste. Ah, cette expression de colère infinie quand elle a giclé, j'ai rarement vu ça, Offshore Dream avait la même bouille de Hulk remonté en remportant ses Amériques.
Rien qu'à ça, on sait que cette Queen's Glory ne sera pas un feu de paille. Qu'on va devenir ses sujets. De même qu'on va bouffer du Jean-Phi, vu que toute l'écurie fait le tour depuis huit mois, sortez les biftons les mecs, avec les bonnes jumelles la montante ne passera jamais l'écart 2. Suffit d'observer les yeux du pilote et de noter la circonférence des poches de Pokerface au deuxième heat, si elles dépassent des lunettes fumées on peut y aller.
Et allez, on envoye, on envoie chez les books, on envoie sur zeturf, pmu, unibet, betclic, betfair, turfez, william hill, et puis on se réveille, on a envoyé pas mal quand même tandis qu'on dormait (magnifiquement ?), tandis qu'on était possédé.
Bernard Piton se demande pourquoi avoir envoyé si tôt le Quid, et obligé Qualmio à forcer ; Thierry Duvaldestin se demande si en bossant avec Bernard Piton, le beau gosse et le sanguin, ça leur donnerait pas des airs de héros de fiction pour France 3 ou pour AB1 (Holmes & Yoyo, Turner & Hooch, Duve & Pit'), Jean-Michel se demande si on l'a vu sauter dans le Gers à l'élastique, Séverine a les yeux rouges mais c'est fini Séverine, tu l'as passée ta ligne droite, la pression va retomber et tu vas pouvoir travailler peinard avec Quopeck, ou le refiler à Levesque c'est toi qui vois, Pierre Levesque se demande si c'est d'un ticket-pari validé sur Queen's Glory que Qwerty a eu peur, etc. Tous se réveillent, et moi-même je me demande pourquoi je n'ai pas joué Queen's Glory aussi (j'encourageais Qwerty), alors qu'il était évident qu'avec 18 au même poteau sur 3000, un finisseur allait toiser les éreintés.
Je me demande qui est ce type qui a pris possession de moi, ce samedi, ce double, cet autre, qui prend ma place parfois et joue comme une buse, tandis que l'autre, donc le premier, enfin moi, quoi... parie toujours sur le meilleur cheval de la course (et ensuite, qu'importe s'il gagne ou non, car une fois sur deux le parcours a raison de la raison, sic)... il faut bien raconter qu'après avoir loupé la Queen, j'ai mis quelques euros sur Magnificent Rodney, Ulf Nordin à 76/1, envolés, of course.
Le jour J s'était transformé pour ma bourse en jour ci-gît, et c'était pareil pour les laminés du crit'... moi je sifflotais, saoul comme un troufion en permission chez Régine, entouré d'amis, c'était la fête du slip, les autres, je sais pas où ils sont, le gars du Quisling d'Anjou a dû quand même se noyer dans le Cabernet.
Ce jour 6J, je ne sais pas si c'est moi qui ai perdu pas mal (bon, rien de vital mais quand même, enfin ça me fait un beau souvenir) ou cet autre, ce double, ce foufou qui a cru que Christopher Nicole et le Sublime ne faisaient qu'un corps, ce doppleganger, ce Horla qui aurait mieux fait de percer le secret de ma science hippique, au lieu de découvrir mon code de carte bleue.
Aux courses, le flegme est l'ennemi du rire, c'est triste mais c'est ainsi. Et ce n'est pas Jean-Philippe Dubois, qui a claqué la moitié de l'alloc' de Queen au loto sportif, en se murgeant au bar-loto de Joinville le Pont après la course, qui me contredira.
(le texte qui figure entre parenthèses est dédicacé à tous les enfants qui souffrent de malnutrition)
Lundi dernier à Paris-Vincennes, quelque chose d'inédit, "Tonkin de Bellouet" soit (et aussi "Réglisse Magic" ou "Rebecca Jet", pour bientôt), mais aussi des jolies femmes assises dans les travées. Encore quelques années de laisser-aller, et les moins farouches d'entre elles, oseront venir seules.
En tant que parieur bénéficiaire, je ne peux que rejoindre le camp des réactionnaires. Tout changement menace l'ordre établi, et donc cet inéluctable chemin que parcourt l'argent de votre poche à la mienne.
Samedi dernier, c'était l'horreur, "Sinko du vivier" était donné à 3/10 à dix minutes du départ de la dernière. Je m'attendais à le revoir tranquillement remonter à 2, mais non. Les turfistes avaient décidé de jouer intelligemment. Christophe Martens était déchaîné ce jour-là, ses deux minutes de sulky furent une ode au bob ricard, au tuning, et à la bagouze : au volant de sa BM, il narguait Nicolas Ensch en dodoche au lieu de classe montrer, un contentieux mâle avait dû se produire auparavant dans les vestiaires puisque Martens empêcha Revel d'Anama/Ensch de gagner la coupe en gênant le mammifère du sudiste (notez l'effort fourni pour éviter la répétition d'un mot que je n'ai pas encore écrit).
En flagrant dépit de cacouisme, Martens n'a pas empêché Sinko d'atomiser la concurrence. La prédiction prit corps, à un euro trente. Je ne comprenais pas comment cela avait pu se produire jusqu'à me balader lundi parmi les minettes. Si les femmes avaient décidé en mon absence de s'intéresser aux courses, leurs qualités de prudence les mèneraient inéluctablement à miser sur le bon favori, qu'elles choisiraient avec autant d'attention que leur garde-robe. A moyen terme, j'allais finir en calbut'.
De cela, j'eus pleine conscience en m'asseyant au milieu des gradins, tout en haut, et en prêtant l'oreille. Ici se retrouvent les spécialistes. Des mecs habillés en turfistes professionnels (reconnaissables à leur port du gilet de chasseur ou de photographe, reconverti en arsenal à tickets : poche tickets gagnants, poche tickets perdants, poche tickets en cours, la doublure intérieure étant dévolue aux chevaux sur lesquelles se portent des enquêtes), avec chronos et jumelles. Vous ne pouvez pas les louper, leur souci de se fondre dans l'objet de leur étude les conduit aussi à arborer la coupe mulet. Autour d'eux vous retrouvez en général des types sanguins, qui soliloquent sans comprendre ce qui se passe (par exemple, j'en ai vu un gueuler contre Bazire car le prince venait siffloter contre la lice avec "Tricolore Sport", le gueulard traitait le cador d'irresponsable, or ce geste désinvolte est coutumier du JMB confiant), ce type de comportement me semble hyper masculin et ce genre d'adversaires, en jouant serré, permet d'être bénéficiaire.
Et puis une mère ne jouera jamais la tirelire du gosse, alors que finalement...
Je me levais pour aller mettre le billet sur Tricolore Sport, le gueulard me bouscula, je lui suivis avec curiosité, il se dirigea à la tirette, retira quelques biftons qu'il déposa sur Tiki de Touchyvon. Dans la queue, derrière lui, j'annonçai le numéro du JMB.
Deux heures plus tard, je me payais un pantalon en alpaga avec la tirelire d'un gosse, la vie était belle.
Ce mardi soir, j'avais décidé de le passer dans mon bain.
Si le turf devenait féminin, doux et raisonnable, je m'en accomoderais.
J'extrapolais dans les vapeurs de chevrefeuille, un plan, à savoir comment j'allais inoculer à Honeymoon le virus, la laisser faire le papier, puis me lancer dans l'aventure du compte commun, avant de me livrer à une existence de total parasite.
On frappa à ma porte. Entrebaîllée. Une tête brune apparût. En zappant après son émission (un documentaire pontifiant sur les combustions humaines spontanées), Honeymoon avait vu sur Equidia que Soumillon se lançait dans le trot, et me demandait mes codes pmu.fr afin de l'encourager.
Allez, quoi, he's so cute, elle essayait de m'amadouer en offrant à mon corps humidé un peignoir dans le dos duquel resplendissait un Ourasi brodé. Sortant alors de ma torpeur pour manier le wi-fi de l'hôtel, j'en sus bientôt davantage :1,2/1 pour Soumi sur un cheval qui ne vaut rien ferré. C'était une opportunité à saisir. Il fallait faire vite. A la liste des partants, je jouais puis touchais Pile ou Face, le futur gagnant, à 6,20 pendant que Soumi, en larmes, trouvait consolation dans les bras de Pétochard, la mascotte de l'hippodrome de Cabourg.
Plumer les gamins de prolos, soit, mais aux courses, il ne faut pas oublier d'enlaidir les beaux gosses.
En commençant à descendre l'escalier de l'avion qui m'avait amené à l'aéroport Roissy-Charles De Gaulle, j'avais l'impression d'être muni d'oeillères australiennes.
Sur les naseaux, je portais cependant une paire de Ray-Boon, une imitation de lunettes de marque que j'avais achetées il y a deux ans à un jeune entrepreneur flamand qui rêvait de surfer sur la vague ch'ti, le mec m'avait fait marrer et je lui en avais acheté deux (elles avaient la particularité d'avoir gravées sur chacune de leurs branches, des fricadelles en cuivre). Je les portais en guise de deuil car j'avais appris la veille que suite à la faillite de sa boite, et criblé de dettes, mon jeune flamand avait emprunté chez Cofidis pour entreprendre une montante sur Anders Lindqvist.
Au milieu des marches, Honeymoon entrelaça ses doigts aux miens, le soleil de plomb de cet été-là collait sa liquette de lin à sa peau, sa chemise entrouverte, elle s'éventait avec le supplément quinté peluche du Turf en se donnant un air de grande dame, autour de mon gland la corolle picotait et le sang affluait tant et si bien que je m'immobilisais au milieu de l'escalier comme un con, moite, incapable de tout mouvement.
- Ben, qu'est-ce que tu le fais ? me demanda Honeymoon. Il faut aller chercher Balloches, c'est pas le chien de contorsion tu sais ? Il doit être compressé dans sa petit panier.
- Euh oui... tu peux t'en occuper ? J'ai besoin de solitude, d'apprécier mon retour en France, tu comprends. Je respire, là, je goûte, à l'intérieur ça chante, ça frétille.
- As you want, she said.
- Tout va bien, monsieur ? me demanda une ravissante hôtesse malgache, ce qui n'aidait aucunement à retrouver nonchalance. Il était treize heures, il me restait deux heures pour retrouver ma contenance, puis un pmu, et aller jouer "Only Boys", à nouveau def4 avec son Grégoire, comme au temps où je l'avais connu gai poulain, mais cette perspective de victoire m'excitait encore davantage. De plus la course était programmée sur l'hippodrome du Mont-Saint-Miche. L'avion débarrassa le plancher, et je me retrouvais au milieu de piste, seul sur l'escalier métal.
Vers quatorze heures, Honeymoon vint à ma rencontre. Je ne sais comment cette diablesse s'était débrouillée pour enfreindre les règles élémentaires de sécurité mais elle était accompagnée de ma mère et de notre chien Balloches. Ma mère gravit les escaliers lentement, tout effort lui était pénible, et j'éprouvais une horrifique sensation de triolisme quand, tandis qu'elle embrassait mes joues, Balloches vint danser le charleston contre ma cuisse.
A présent naturel, urbain, gentleman, je dévalais quatre à quatre les deux marches de l'escalier. Chutant au sol, je me relevais d'un bond quasi simultané et bafouillait d'un ton trop rapide : "Honey bunny, tu vas voir, la France c'est magnifique ! Ca te dirait une balade au Mont Saint Michel ? Pour cet après-midi, nous sommes trop loin c'est rapé, mais il paraît qu'il y a une très bonne émission à la télévision sur ce sujet. On pourrait la regarder en buvant un coquetel, puis nous délasser à l'hôtel, qu'en dis-tu ? "
Honeymoon me regarda en faisant la moue puis indiqua l'escalier.
Balloches y demeurait figé, incapable de tout mouvement, langue pendante, le salaud haletait à quatre pattes. La course allait démarrer dans quarante minutes, c'était encore jouable si l'un de nous trois délivrait notre chien de son calvaire, mais je doutais qu'Honeymoon et moi puissons vivre encore en couple si l'un de nous deux mettait en oeuvre le plan auquel je pensais.
Honteux d'être un turfiste, et me souvenant que j'étais maudit, conscient que je n'étais pas sur Terre pour être aimé, ou respecté, mais pour enfiler les gagnants, je demandais à ma mère en donnant à ma voix les inflexions chaudes et rassérénantes que savait conférer à la sienne feu François Mitterrand, de bien vouloir branler Balloches.
Qu'est-ce qu'une mère ne ferait pas pour faire plaisir à celui qu'elle a porté neuf mois ?
Et puis j'avais une Mission. Je portais une Révélation.
- Racontes-moi encore comment tu as désossé une pyramide pierre à pierre, libéré les antilles et traversé la Loire à la nage en remontant vers la source, me demande Honeymoon tandis que je lui annonce que si on passe le reste de notre vie ensemble, des fois, on va s'emmerder.
Puis elle me demande ce que je compte faire ce soir, pour commencer. Surfer sur le net, lui (serviette) réponds-je.
Hein ? Oui, afin de prendre des nouvelles de la France, je compte me faire une descente d'organes d'actualité : le monde, marianne, le nouvel obs...
- Ah... ok... fait lascivement Honeymoon en jouant des épaules... je vais marcher sur le plage, tu sais, bippes mon phone si c'est le révolution.
Seul en Floride dans la villa de Michel Constantin Junior où j'ai décidé de finir ma vie, je parcours les journaux en ligne pour réaliser que l'actu est une perte de temps inouie, Giscard fait toujours un bon président.
Serait-il possible que cette infernale actualité dont on nous rabat 6 jours sur 7 les oreilles soit une manoeuvre de l'appareil économico-politique pour empêcher toute révolte de s'organiser, les citoyens étant accaparés à discuter de micro-événements ?
Le grand complot ? Vraiment ?
Sur le net, je fais une recherche sur les conspirations. Assassinat de JFK, de Michael Jackson, et surtout le 11 septembre...
Au bout d'une nuit de recherches intensives, je sais toute la vérité.
Les internautes m'ont convaincu.
Qui se cache derrière le 11 septembre ?
Ni Ben Laden, ni les franc-maçons, ni les juifs, ni le gouvernement des états-unis, oh non, la vérité est beaucoup plus simple que cela. Tout simplement Pierre-Joseph Goetz.
J'aurais dû y penser plus tôt, seul un manipulateur de cette envergure a pu pousser des abrutis à braquer des avions pour la grande cause, je l'entends d'ici : "Allez, les amis, on prend les commandes, on n'hésite pas une seconde", "le paradis est magnifique, les amis, foncez au guichet ! ".
J'apprends sur le site "embrouillesduturf.com" que le gredin avait vu qu'Unibet offrait une catastrophe majeure dans l'année à 5/1, puis organisé son coup en planifiant l'affaire sur 9 mois, recrutant Zacharias Moussaoui dans son pmu du 9-3 où il était connu sous le nom de "Monsieur Spot".
Ce même site me révèle que c'est le grand complot judéo-maçonnique et le reste de la famille Goetz qui se cachent derrière les baisses de cotes phénoménales se produisant dans les 5 dernières minutes. Les enflures.
Un coup de téléphone passé à Honeymoon pour lui demander de vite me rejoindre, j'ai une grande révélation à lui faire, qui va ébranler la planète.
Dans l'attente, je me connecte sur pmu.fr, comme on rallume une clope alors qu'on a arrêté il y a un an, juste parce qu'inconsciemment on se souvient qu'on a été fumeur.
Il est 17 heures en France, je vois que Vantage Point court dans cinq minutes. Je vais fêter ma révélation par une victoire. Combien je mets ? Vu mes larges moyens, pas moins de 1.000 euros, sinon autant jouer des centimes. Je mets 1000. Le cheval passe aussitôt de 26 à 11... j'entends des pieds nus marcher sur le parquet.
- ALORS ? Cette "révélation planétaire", c'est quoi, me demande Honeymoon en faisant juter une pêche sur sa poitrine.
- Héhé... ben, euh... tu sais... les fameuses baisses de cotes des champs de course ? Les valises...
- Les valises ?
- Oui, en fait, c'est juste des mecs pétés de thune qu'ont envie de rigoler, mais pas mieux informés... (là, je réalise qu'il n'y a rien à craindre des ultimes baisses de cotes, sachant ça j'aurais pu doubler mon capital tranquillou)... fais tes valises, on part en vacances !
- Où ça ?
- En... France ! A Vincennes ! Lundi, c'est la réouverture !
- Et bien... lâche Honeymoon dans un soupir, avec toi on ne s'emmerde jamais.
c'est depuis la villa de Floride de Michel Constantin Junior où je passe, à 35 ans, une pré-retraite paisible, que je vous écris.
Ici, il fait beau et chaud.
Honeymoon, ma fiancée, paresse au bord de la piscine, buvant un Pulco-fruits rouges importé de métropole française, elle cancane avec sa copine Shorty, une volleyeuse. Le bac à légumes du frigo est rempli de bières exotiques. Quant à Balloches, notre chien, il est gai comme un pinson.
Les courses, pour moi, appartiennent au passé. J'ai décidé de claquer toute la maille acquise au turf, année après année. Ce qui me contraindra peut-être à y revenir, soit disant. Mais enfin, la vraie vie est ailleurs. Sur le net.
Je dispose ici d'une connexion 1000 MB qui me permet de télécharger en cinq secondes un épisode de Dexter.
Malheureusement, je n'ai guère le temps de les regarder, occupé que me voilà à collecter les différentes saisons. Mon nouveau projet, après ce blog, consiste à réunir la totalité des séries téléchargeables sur le net, c'est un hobby plus idiot que de s'intéresser à la nouvelle génération des " T ", mais pour avoir une vie sociale, il n'y a pas photo.
La preuve.
Il y a une semaine, j'ai eu le privilège de rencontrer Jean-Pierre Dubois, il dinait d'une salade de poulpe à l'AZUL, la meilleure gargote de Miami avec une lad à Basire (Bazire ? Je ne sais même plus comment ça s'écrit. Bizarre)... discrètement, pour lier conversation, je griffonnais un mot qu'un serveur glissait sous cloche, avant de lui apporter. Jean-Pi (ouais, il m'a demandé de m'appeler comme ça) a jeté un oeil dans ma direction, apercevant alors une masse floue en imperméable, avant de chausser ses lunettes, et de lire :
"Monsieur, je suis l'un de vos plus grands fans, je ne vous ennuierais pas outre mesure, simplement je suis en mesure de vous graver sur DVD l'intégralité des séries "Ardéchois Coeur Fidèle", "Les Saintes Chéries" et "Janique Aimée". Merci de mesurer mes propos à leur juste mesure."
La légende s'est levée, marcha vers moi, lestement, j'en avais le dos trempé d'angoisse, et tandis qu'il s'approchait de ma table, je réalisais que ce n'était pas Dubois, mais Jean-Pierre Viel. "Appelle-moi Jean-Pi ! Toi et moi, mon loulou, on va devenir copains comme cochons, ça te dérange si on y go maintenant, chuis garé en double file ?"
Sur ce, je vous laisse, Honeymoon m'appelle, il faut que je sorte Balloches.
Les champions de Pierre Levesque ne peuvent pas se blairer, paraît-il, normal… Offshore Dream décline sur le mode chevalin la figure du métrosexuel, soit le jeune homme, et donc aussi la jeune fille. Il est doux, effacé, a le torse épilé, et se pomponne pour sortir en boîte une ou deux fois l'an, autour du 31 janvier. Meaulnes du Corta, au contraire, incarne l'hétéro perdu, le bourru, la rock star. Le champion impétueux prêt à exploser à tout moment, le romantique, le souffreteux aussi (à 9 ans, il n'a couru que 51 fois !).
Profitant d'une absence totale de faux départ, se marrant dans sa barbe de trois jours pendant que Laurent Bruneteau tentait de persuader le public de faire la ola, Meaulnes du Corta n'a cette fois pas perdu son influx et s'est imposé comme le meilleur cheval d'âge européen. Sans un pli. Il les a fusillé. Puis il a regagné son hôtel, pris de la coke, baisé deux putes, pété le climatiseur de sa chambre, vomi sur la moquette, et mêlé le contenu de ses capotes dans le flacon de bain moussant « Fleur d'acacia » de sa baignoire à deux places.
De son côté, Offshore a pris un bain pour se détendre dans lequel il a versé de la fleur d'acacia que son voisin de palier lui avait prêté, puis il a commandé un massage ayurvédique aux huiles essentielles, avant de commander un club sandouiche et une grande salade aux tomates-cerise. Il s'est couché vers 21 heures en regardant une émission d'Arlette Chabot sur TV5.
Si Pierre Levesque mérite le blase de « professeur » de par sa science de l'entraînement, de l'engagement, sa façon de driver (il est aussi « l'ajusteur »), pas étonnant qu'Offshore Dream soit son cheval de cœur. Offshore Dream, bien que façonné par Jean-Philippe Borodajko, a explosé dans les cours particuliers du Professeur. Meaulnes, lui, représente la classe pure et méchante, il refuse donc d'aller en classe. Même en course, il empiète sur les piquets, rien à branler, les commissaires font les taiseux, froussards à l'idée de se faire casser la gueule par ce cinglé.
Derrière Meaulnes et sa testostérone en folie, sa pure masculinité déclinée équidé, on retrouve (de façon inattendue pour moi, j'avais massacré Olga et Meaulnes à la gagne et ajouté Opal en CG) les trois danseuses : Nouba du Saptel, Qualita Bourbon et Olga du Biwetz.
La ligne droite de Nouba du Saptel donne le frisson à la revision sur youtube, Yves Dreux a le très bon parcours, un peu comme celui qu'il a donné à Mirage du Goutier dans le GNT, mais le cauchemar n'est pas loin quand devant Oiseau de Feux rend les armes, mais soudain ça s'ouvre un poil, et la jument envoie comme à ses meilleurs jours, totalement retrouvée, dans le plus pur style de ses fameuses accélérations, avec décontraction et grâce. Tout cela est magnifique. Bravo à Geslin qui a réussi à rendre son moral à une jument qu'on croyait cramée. Et que dire de Qualita, sinon qu'elle est le pendant au féminin de Meaulnes du Corta, la Amy Winehouse du trot français ?
Olga du Biwetz, enfin, confirme qu'elle était meilleure ce jour qu'Opal Viking, Exploit Caf, et tout le toutim. Jos se prend une vague à la sortie du tournant, qui lui fait perdre un peu de temps, et la jument n'a pas le temps de trouver son action. Qu'importe. Plastiquement, le podium Meaulnes du Corta, Nouba du Saptel, Qualita Bourbon ne manque pas d'allures, c'est le podium de l'écorché et des pasionarias. Un podium de foutraques (Nivard, Dreux et Le Papet, ça aussi, c'est très chouette) qui fait la part belle aux fortes têtes.
En vérifiant l'orthographe de pasionaria, je tombe sur cette citation attribuée à la résistante espagnole Dolorès Ibarruri Gomez, « Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux ». Ce podium est de ceux qui nous aident à vivre debout.
Ca y est, dix-huit guerriers, sans fers au bout des rangers, sont sur les rangs. Je n'ai pas souvenir d'une édition plus excitante. Au petit jeu des pronostics, j'abats la carte Olga, et aussi, histoire de faire un peu blog quand même, je mange actuellement un Pépito.
Sébastien Guarato réalise un meeting exceptionnel, en regard de son effectif, les meilleurs éléments de son écurie ont studieusement fait leurs devoirs (Quitus du Mexique, Rocket du Closet, Quido du Goutier, Olga du Biwetz ont TOUS gagné leur groupe 2). Le monde peut bien s'écrouler, Guarato fait rentrer ses coups francs.
Olga du Biwetz est probablement la jument la plus rapide du peloton français (même si les chronos de cet hiver indiquent que le plus rapide sur un bout est Quitus du Mexique, mais de toute façon les deux vont ensemble à l'entraînement, et Olga est un petit peu devant), or, il ne faut pas être devin pour annoncer que vu le plateau, on aura droit à une course à la mort. Donc, on doit s'attendre à voir des chevaux finir sur les autres, et d'autres piégés. A ce compte-là, un qui va être bien vacciné, c'est l'ami Jos, piégé en dernier lieu derrière Popinée de Timbia, et qui n'a pu que regarder passer le wagon de trois (Offshore/Meaulnes), ébaubi comme lorsqu'un type parti siroter un mocaccino sur le parking de l'aire de l'autoroute de Chabert-sur-Loup en laissant les clefs sur le contact, promet qu'on ne l'y reprendra plus quand il voit sa propre Twingo s'enfuyant sur la voie d'accélération.
Et Jos n'a pas de Twingo. Il a OLGA DU BIWETZ (cf. notre document photographique, authentique, et pris sous la lune, Olga étant un cheval-garou) que je tiens comme l'autre vraie certitude de cet hiver (avec la vista Guarato, donc). Vainqueur de la première prépa, deuxième dans la deuxième d'un Magnificent qui aura laissé son coeur pour le Cornulier, et troisième dans la troisième, celle du coup de la Twingo avec sur la lunette arrière l'autocollant vintage "Europe Stop, salut c'est Max Meynier", que veux-tu de plus, Camélia ? (oui, j'ai donné un prénom de femme à mon Pépito)
Enfin, de même qu'il y a deux ans, il y avait un air de famille entre les victoires d'Offshore Dream & One du Rib (voir même l'année suivante, un ennui poli liant les victoires d'Offshore et de Magnificent)... je trouverais assez amusant de voir triompher une semaine après la courageuse Malakite, l'autre pendule de l'hiver. Avec dans les deux cas, des pilotes pas vraiment épargnés par la vie, mais vraiment très talentueux. C'est une lapalissade, mais ce qui tenaille le turfiste, c'est la sensation qu'aux courses on peut renverser son destin.
Comme Céline, Jos n'a pas le sien en main.
Un parcours chaotique, fatalement, avec Meaulnes et Paris Haufor, le bouillant Duvaldestin (Qualmio de Vandel, un tout bon ! mais Thierry s'emporte trop souvent en groupe 1), le Papet avec sa Maserati intenable, les Souloy qui cette année s'y mettent à quatre pour leur fameux numéro du wagon de trois... une course imprévisible s'annonce. On en a les chocottes.
Alors Jos aura-t-il le bon parcours, l'aura-t-il pas ? Gagnera, gagnera pas... bah...
Seule certitude : dimanche, à 17heures, on aura sous la peau, les nerfs si tricotés que seule paraîtra claire l'idée que l'investiture d'Obama, finalement, hein, bon... et dans ma main fond Camélia.
Décor : Un bar PMU Personnages : Au nombre de deux. Estragon et Vladimir, deux clodos.
Sur la scène, les deux cloches, Estragon et Vladimir courent à pas chassés. Derrière eux, une télévision perchée diffuse Equidia, sans son. Ils s'agenouillent soudain devant elle, mais en regardant vers le public.
Estragon. TIens, salut Vlad' Vladimir. Estra ? C'est toi ? Estragon. C'est estra ! Vladimir. Dieu court dans quelle course ? Estragon. Sais pas. Vladimir. Rabattons-nous sur JMB. Estragon. JMB ? Tu sais que personne ne doit écrire son nom, c'est comme l'aut'là... Vladimir (l'interrompant). Tu sens bon. Estragon. J'en ai marre de JMB ! Marre. Marre. Marre ! Il m'a tout pris. Je l'ai attendu. Encore attendu. Résultat j'ai même dû vendre ma montre. Depuis ça va mieux. Vladimir. Mais... tu crois en JMB ? Estragon. Bien sûr. Tous les hommes ont besoin de croire. A la gauche. A l'amour. Au commerce équitable. En eux-mêmes. Alors pourquoi pas en JMB ? Vladimir. Moi, je crois en Souloy. Tu me diras, autant croire en JMB en ce moment mais je l'ai vu à la télé, le Fabrice. Il s'est fait des mèches, là, ça va repartir. Forcément, avec des mèches. Gros de classe, là. Estragon. Pas bon signe, ça, il doit se faire des cheveux blancs. Vladimir. Ah ça, à force de croire lui aussi en JMB. Estragon (l'interrompant). T'as de super fringues. Agnès B ? Vladimir. Claude O. Estragon (reprenant, semblant convaincu). Hola. J'ai une vision... imagines que ce soit JMB qui croit un peu trop en Souloy, genre Jésus sur la croix, tranquille, ça pique un peu mais tranquille. Vladimir. Tu blasphèmes. Estragon. J'invente. Je suppute. C'est les mystères cachés, ça, mon prince. JMB. Souloy. On sait même pas s'ils existent, s'ils étaient vrais on les verrait de temps en temps en une de Closer, non ? Vladimir. Arrête de blasphèmer, te dis-je. Estragon. Tu l'as vu, l'autre jour, crucifié par Polenska, au sulky de Punch de Chenu. Vladimir. Qui ça ? Jésus ? Estragon. Non, De Jésus, il avait Pocono Jet. Vladimir. Ah, ok. Bon, en faisant la manche, j'ai récupéré deux euros. J'hésite. Un sandouiche ou JMB. Estragon. JMB. Placé. Ca te payera Télé Z. Vladimir. Je joue pas aux courses pour me payer Télé Z. Estragon. T'es comme ma belle-soeur, toi. Depuis qu'elle a touché un quarté plus, elle s'est abonné à Télé 2.
Les deux compères décident de jouer JMB. La course passe. Le temps passe. JMB court encore.
" Une bonne information est-elle forcément cachée ? " me demande Roger (désolé, cher RoG, mais je ne tiens pas à écrire jeune), du 9-4. Ce bon lecteur faisait allusion, dans un commentaire à l'article "L'argent des courses", aux papys de pmu qui planquent leurs tickets aussi bien que les annotations griffonnées dans leurs journaux, comme si un aigle allait s'en emparer. Votre question, Roger, j'y réponds franchement, sans prendre de gants, ni peur d'y aller, vous pouvez me faire confiance, je ne suis pas du genre à me défiler.
Passons à présent à autre chose.
Il ne faut pas avoir peur de dire sur qui on s'apprête à parier, pourquoi donc ? Parce que dans ce cas, on est sûr de son fait. Une information, une intuition que l'on tait, on en a honte.
Roger, j'étais à Vincennes ce dimanche, et je sais que ce foal en survêtement jaune poussin qui gambadait à tout va dans le hall en lançant à la cantonnade avant la cinquième "Malakite, Malakite" tout en dansant le merengué, c'était vous. Alors certes vous avez perdu, mais sans honte, battu par une Nouba Turgot injouable, alors ok, oui mon vieux vous êtes grillé au Temple pour cinq ans, mais vous avez bien joué.
Tous les autres tickets que vous avez effectué dans le silence, en revanche, ont été perdants ou ont abouti à somme nulle. Mais ceux-là, vous ne m'en parlez pas, Roger. Curieux, non ? Et pour cause... je vais vous dire, vous y croyiez à moitié, vous les avez fait au p'tit bonheur, avec des si... vous les avez validés en turf-addict... alors vous nous les avez caché, en pervers polymorphe...
Si les vieux vous ont eux-mêmes caché leurs journaux et griffonnages, c'est parce que ces grands sages ont voulu vous renvoyer l'image d'un chapardeur de numéros à la dérobée, ils se sont noircis les mains et décuplé le lumbago pour votre bien, mon pote. Ils voulaient juste vous entendre leur dire "je crois en ceci"...
La foi est ce qui sépare le turfiste gagnant du turfiste vivotant. Il faut l'encourager, au risque du ridicule. Il faut gagner ou perdre, déjà au guichet. L'argent suivra. J'explicite.
Voici la méthode que j'éprouve personnellement depuis maintenant quatre ans : quand vous vous rendez sur un hippodrome ou au bar PMU, choisissez systématiquement pour valider et encaisser vos jeux, le guichet tenu par la personne du sexe opposé qui vous semble la plus sensas'. Celle devant qui vous ne voudriez absolument pas passer pour un kéké.
Et hop, vous voilà en chasse, vos sens sont en mode éveil, et alors là mon p'tit pote, fini les quintés en 7 et les gagnants au p'tit bonheur la chance, car vous ne pourrez supporter la honte de vous mettre minable (soit dit en passant, la mythomanie des turfistes vient de là, de même que l'autre versant qui consiste à croire qu'il n'y a que des perdants), vous allez sans le réaliser passer les tickets auxquels vous croyez vraiment, et juste ceux-là.
Voilà. Gagner aux courses, c'est pas plus compliqué. On dit que les filles sont attirées par les hommes fortunés, c'est l'inverse qui est d'abord vrai, puis vient la fortune. Les gens qui me laissent des chouettes commentaires font un effort, ils n'écrivent pas ce qui leur passe la tête (j'ai parfois des "Bazir encullet", le genre forum de geny... mais c'est une minorité), y a du style. Il faut parier comme ça. En se disant que si on se loupe, le ciel va nous tomber sur la tête.
Choisissez la plus jolie du guichet et tout va s'aligner. Adieu les tickets qui n'en valent pas la chandelle et le céleri à volonté chez Flunch. A vous la pure winne, les dîners aux chandelles sur bateau-mouche, et les p'tites mémées ! La seule chose qui vous manquera alors, c'est que j'ai répondu à votre question, c'est tout ! Heureux homme que vous êtes !
Cet après-midi, Zöé, ma guichetière préférée à Paris-Vincennes, m'a remis quelques billets verts suite à la victoire de QUEEN D'ARRY (recommandé ci-contre). Tout à ma joie, je lui en dédicaçais un, ce qui le transformait d'ailleurs illico en billet violet. Puis je décidais sur un coup de tête de revenir chez moi en taxi afin d'y feuilleter en père peinard le supplément des Echos consacré aux Mulryan.
Mon geste généreux était-il celui d'un fou ? Christophe Donner assure que le turfiste ne doit jamais rien laisser, car il doit venir sur le champ afin de prendre du fric, non d'en dilapider. Il ne déconne pas sur le sujet, l'ami Donner... l'autre jour je l'ai croisé au bar Le Paddock, il venait de toucher un 2sur4 Bazire-Levesque par trois euros, et néanmoins il m'a laissé payer seul ma bouteille de Veuve Cliquot.
J'appelle ça de la pingrerie.
Autant je rechigne à laisser partir un billet sur une non-chance, ayant l'impression de m'amputer, autant une fois que la journée est faite, je me sens capable de n'importe quoi, et d'en faire profiter qui me plaît. Le gain aux courses, même s'il est le fruit d'un travail, a toujours pour moi une certaine grâce. Je l'apprécie d'autant qu'il me donne l'impression de ne pas être mien. Chez moi, l'hiver, les billets verts, jaunes et violets dorment dans une tasse aux armes du GNT, sur le frigo, ce n'est que du papier...
Gagner apporte une vraie joie gratifiante, supérieure au gain. Quand vous gagnez, c'est que vous avez été le meilleur. Ensuite c'est la déprime, vous regardez vos billets verts ou jaunes, en vous demandant ce que vous allez pouvoir consommer avec. Alors vous n'êtes plus qu'un bourgeois médiocre. Tandis que si vous laissez vos billets vivre leur vie, vous payer l'ordinaire et quelques extras, il me semble que vous vivez une existence plus intéressante, vous êtes davantage ouvert au monde.
Tenez, samedi dernier, j'avais emmené Rémi, mon neveu (un musicien original et talentueux), au champ car il voulait me voir jouer l'équivalent de son RMI sur Oyonnax (qui gagna à 5.7).
En le raccompagnant à sa chambre de bonne dans le XIXeme, nous passâmes devant un kiosque à journaux, où en bonne place figurait une affichette pour "Pif Gadget" qui resplendissait entre des unes de magazines de voyage et de porno.
Et là, il me dit : "tonton hypo, tu sais, j'ai des problèmes de fric, la vie c'est dur pour moi en ce moment... alors ben, je sais pas trop comment te le demander, c'est délicat, mais...". Et bien, figurez-vous que je ne lui ai pas laissé le temps de finir sa phrase, et qu'en toute générosité, j'ai couru au kiosque afin de lui acheter son Pif.
Qui osera, après ça, encore dire que nous, turfistes, sommes une calamité pour nos proches ?