Endormi sur un matelas où le pognon remplace la plume, je pénètre la forêt amazonienne. Curieusement, j’y croise pas mal de hibous perchés ainsi que des singes qui portent sous l’épaule des laitues ; une voix m’appelle, je pénètre un campement de fortune.
C’est la voix du vieux sage Raoni, l’indien qui portait un range-CD en guise d’appareil dentaire.
Je m’assois près de lui, sur une chaise qu’il a bricolée lui-même avec en guise de barreaux, des canettes de cola ficelées, et quelques numéros du journal Detective pour faire dossier, et lui tint à peu près ce langage (dans mon rêve, je parle indien):
« Raoni, je me sens une vieille chose, la chair est triste et j’ai d’jà vu pas mal de trucs, Le Liberty a effectué sa résurrection et va remettre ça le 28, Mirage a gagné le GNT, Pearl Queen a été défaite après s’être imposée dans la belle, je me suis acheté une cuisine équipée avec Mothe de Lou, mon blog est suivi par des lecteurs épatants et je ne sais plus orthographier le mot laule. J’ai plus d’argent et d’émotions qu’il ne m’en faut. Que me reste-t-il à vivre cet hiver, mon bon ? » A l’écoute de mes mots prétentieux, Raoni éclate de rire et sa bouche-mange CD fait mouvement afin de me répondre, mais, à la place de parler, il postillonne et voici alors qu’un CD sort de sa gueule en mange-disques pour aller m’érafler le visage.
Je sens que je saigne un peu. Je me baisse pour ramasser le crachat du gourou, c’est un disque de Jöe Dassin, un CD Single, « L’Amérique ». Je ramasse le CD et m’observe dans le reflet à la recherche de quelque impression de vérité. Il m’a fait une belle balafre, ce con.
Alors, oui, L’Amérique, très bien. Mais a-t-on vu spectacle plus grotesque que les quelques préparatoires auxquelles nous avons assisté ? On a voulu voir Venise et on a vu Vesoul. On n’y voit goutte.
Et là, j’ose la question lèse-majesté : pourquoi un tel foin ?
L’intérêt pour l’Amérique, sans une structure tragique au préalable (type : tous contre Jag), n’est-il pas amoindri ? Surtout après le spectacle infernal (4 quintés+) des différentes préparatoires, où les favoris ne se sont guère distingués…
L’hyper-médiatisation des 4B s’inscrit au fond dans la lignée de la Star Academy ou des making-of : au lieu de polir discrètement les chevaux pour la gloire, et de les montrer alors sous leur plus beau jour, on les a vus et revus (à cause du cirque médiatique dû au quinté+) aller aux chiottes, traîner dans la salle de bains, fumer la pipe. De sorte que même impecs pour le D-Day, il nous faudra oublier que Lady d’Auvrecy a filé ses bas, que Kazire de Guez dort en survêtement ou que Mara Bourbon tient un skyblog. Je ne suis pas du tout certain que si l’un de ces trois-là gagne la grande épreuve, il apparaisse comme un grand champion pour le turfiste lambda ou la turfiste lambada, qui les aura vus lambiner dans des quinté plus.
Quant à Jag de Bellouet, j’ai cru rêver quand j’ai vu Mathieu Abrivard lancer le poing en franchissant la ligne, heureux, en direction des supporters, alors que le cheval finissait cinquième du Cornulier après avoir été sollicité dans la ligne droite (et que Gallier avait osé l’annoncer def4). Jag m’a fait alors penser à Richard Virenque, revenu après un scandale de dopage, et dont la cote d’amour demeurait intacte auprès des français quand bien même il ne gagnerait plus qu’un Paris-Tours.
Il y a décidément du Tour de France dans cet Amérique 2007, c’est l’après-Armstrong, un Tour de petite tenue, tout le monde se regarde, personne ne prend l’initiative, tout n’est que bluff, on attend le dernier contre-la-montre pour sortir les couteaux. Les champions restent au chaud ; leurs ombres se présentent à la pointeuse.
En conséquence, et là mon côté Poupou parle, j’ai beaucoup plus de sympathie pour ceux qui se présenteront la veille dans le Luxembourg (Laura d’Amour, My Love Lady et Triton Sund, voir Nouba) et qui ont mouillé le maillot, jouant de malheurs ou de réussites, que pour les cabochards rupins qui se la jouent à l’américaine (ah, la course de Mara dans le Cornulier, si elle gagne dimanche, je me passionne pour les courses d’apprentis).
Pour le sport, il serait bon qu’un Super Light l’emporte le jour J car il est l’un des rares trotteurs à ne jamais jouer au jeu du chat et de la souris. Quant aux préparatoires, la note fût évidemment Niky mais le pauvre a dû y laisser des plumes, aussi je retiens Ladakh Jiel, toujours là, pas encore def4, et confié au fougueux Jos.
Je dois dire que j’aime bien ces deux-là, Ladakh et Super (et Kool du caux), et que les voir gagner me donnerait la pêche, l’espoir de croire que la beauté et le travail sont après tout des valeurs efficaces. On peut rêver.
C’est alors que Raoni me confirme que je rêve effectivement. Laule.
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