Depuis que j’ai quitté le rang de ceux qui vont aux courses pour perdre l’argent de leur travail, pour passer dans celui des mecs qui gagnent davantage au champ qu’à la cueillette, le jingle de Paris-Vincennes « départ dans six minutes », sussuré par la délicieuse voix d’une femme qu’il me plaît d’imaginer pimpante, ce jingle me fait penser à celui de la pointeuse.
A présent, il sonne pour moi comme une annonce à aller visiter le DRH pour y apprendre mon licenciement. Je croyais que la vie de gagnant, c’était le champagne, les petites amies illuminées par un type qui lit l’avenir dans le Paris-Courses et la délivrance du chef de rayon, c’est cela, certes, mais aussi le couteau sous la gorge et la tremblote du mouton.
Surtout l’impression d’aller pointer résulte du fait que je me sens inhumain (dans la mesure où mon ennemi s’appelle l’erreur), je suis devenu un ordinateur, ma mémoire est d’éléphant, mon cerveau une calculette (dimanche, je regarde le tableau des partants de la septième une minute avant le départ, sachant que Le Bijou de Bege part à 1.6, que Lellamika et Land Havaroche sont à 6, que le Bijou à 40% de chances de gagner, que les deux autres en ont 30%. J’ai 60% de chances de gagner 3 et 40% de perdre 1 si je mets la même somme gagnant sur Lellamika et Land Havaroche. C’est intéressant donc je joue. Lellamika a gagné, j’aurais perdu que cela n’aurait rien changé).
Pourquoi savais-je que Le Bijou avait 40% et les deux autres 30 ? Parce que j’ai fait le papier (ah oui, j’oubliais l’œil du lynx) les huit participants de la course avaient déjà couru dix fois ensemble, et ces trois-là gagnaient tout le temps, de loin. Le Bijou restait sur cinq victoires en six courses mais il n’avait gagné que dix fois en cinquante courses, donc le cheval était en sur-régime, et en février les valeureux guerriers du meeting commencent à vouloir se reposer, donc Le Bijou ne méritait pas sa cote.
Le gagnant est un parc zoologique (mouton pour la tremblote > stress, lynx, éléphant, et même marmotte car il faut passer les courses nases) qu’on visite le dimanche pour trois euros l’entrée, remboursable en chèque-paris.
Enfant, mon père m’avait emmené au cinéma à Val-Thorens 2300 alors que nous passions nos vacances d’été un peu plus bas, dans la station des Menuires 1850, j’y ai vu Superman 3. Le méchant avait un super-ordinateur et à la fin, l’ordinateur s’échappait, les câblages et les puces venaient se greffer dans le corps du méchant qui devenait un mutant, un homme-PC, un cyber-Lajoinie. J’ai l’impression d’être ce type. Le gosse du sixième sens : « I see dead people » et moi, je vois un gagnant : « I see Dead People, in the sixth race».
Dans une vie que je ne me souviens plus avoir vécu, je lisais Houellebecq, Zweig et Ikéa, puis un jour mes mains se sont noircies avec un Paris-turf ; je sautais des étudiantes de Rimini en leur récitant du Dante et en leur vantant les délices de la cuisine au mascarpone, je ne sais plus rien de cela, je suis à Vincennes devant une bière et je me souviens qu’il y a deux ou trois ans j’étais dans un bar avec une fille et Equidia et c’était le tiercé, Mirage du Goutier gagnait à 15/1 battant le grand favori qui s’appelait Morydiem, finissant cinquième avec une roue cassée. Et dans un coin de ma tête, j’ai rangé inconsciemment ces deux noms en me souvenant des circonstances.
Elle s’appelait Emmanuelle, elle était brune, ses cheveux noirs descendaient à ses hanches, elle était chiante comme la pluie. Il était noir avec une tâche blanche, son pote c’était Morydiem, ils aimaient les longues distances et courir def4, ils abhorraient les pistes détrempées.
Je ne suis plus à Vincennes, je suis avec Vincennes.
Je m’avance vers un guichet, Morydiem va gagner, on est sur une longue distance, j’ajoute Notre Haufor def4 for the very first time, le premier gagnant et puis couplé gagnant, par vingt euros (je n’oublie pas que j’étais smicard, et j’ai pas des masses de fric d’avance). Je vais dans les tribunes découvertes. Ils font 1 et 2, je touche 500 euros. J’avais aussi fait un petit trio avec Nijinski Blue qui redescendait de catégorie, boum, encore 200. Je suis un parc zoologique, on me jette des cacahuètes.
Les courses ont pris pour moi une tournure étrange. On me demande un cheval, je réponds « Oryx des Ternes », et il gagne. Je me réfugie dans les toilettes des femmes. Une assistante de direction me demande si elle sera augmentée cette année. Je m’enfuis vers le grand hall. Une famille de paysans me demande si le Beaujolais aura cette année le goût de banane ou de framboise. Ségolène Royal veut savoir si elle peut déjà prévoir deux mois de vacances cet été. Un enfant s’approche, perdu, pour me demander si je ne saurais pas où sont ses parents.
Gagner, c’est bien, mais le plus beau aux courses, ailleurs aussi, je crois, c’est partager.
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