Dimanche dernier, votre Hypo était de sortie, comme il se doit le septième jour et tiré à quatre épingles sur le champ de bataille s'il vous plaît, en compagnie cette fois de beaux loulous, spécimens éxubérants venus des entrailles de la Terre (des provinciaux et un gars de la banlieue qui postent parfois ici en commentaires, et dont je préserve l'anonymat car je les respecte, et j'ai en horreur les blogs intimes).
Or, voilà-t-il-pas que je me retrouve embringué avec ces zoziaux dans une danse cacophonique, orgie que je n'avais guère connu depuis le temps où j'étais juré du festival d'imitation du cri de Tarzan, de Jouy-en-Josas.
A vrai dire, ça fait bien longtemps que près de moi, dans un champ de courses, je n'avais été entouré d'autant cris de joie inconsidérés qu'on ne croise peut-être plus guère de nos jours que dans les rangs des partisans de François Bayrou.
Le turfiste 2006 a en effet souvent la queue qui pend.
J'ai filé un pourboire à une très jolie fille en encaissant mes gains de la cinquième, la donzelle m'a dit que c'était le premier de la journée. Le turfiste est-il donc devenu si pingre ? Où est ta joie, mon petit gars à casquette, un champ de courses est un lieu de générosité, on doit y gueuler, y rire, y lâcher son blé, picoler, braver les dieux tandis qu'à quelques mètres de toi, Kool du Caux abaisse le record de la piste.
Personnellement, je pense que les courses offrent une joie tout à fait particulière, qui est très proche de la jouissance sexuelle. Et cela se produit au moment de la dernière ligne droite. Et pas dans toutes les courses bien sûr, je la ressens lorsque j'ai joué une bonne somme sur un cheval avec lequel je suis sûr à 90% de toucher (ou bien, il y a 50% mais le rapport probable est plus important) et que je tremble pour mon cheval, ou bien que je le vois gagner. L'exemple le plus évident de tout ça serait la victoire de Kool du Caux dans le France, qui est revenu manger mètre par mètre l'échappé Kesaco Phedo dans la ligne droite. Ca, c'est de la joie pure. Il y a un moment où toute pensée est impossible, on n'est plus que présence au monde, enroulé dans le temps qui semble remonter à l'envers. Puis juste après, se dire qu'on a été malin, non pas juste parce qu'on a trouvé le tocard impossible, mais aussi parce qu'on a joué 50% ou + de son budget du jour dans le coup qui permet de ne pas sortir perdant de l'hippodrome. Ou bien pleurer les larmes de son corps mais ça ne m'est pas encore arrivé (j'ai eu le nez creux tout ce meeting, pourvu que ça dure).
Or, j'ai l'impression que les turfistes, dans leur majorité, sont devenus incapables de saisir des occasions pareilles. Les turfistes ont été dévorés par la quantité, au lieu de garder leur appétit pour la qualité. Ainsi, sur le net, beaucoup de turfistes donnent leurs pronostics mais ils le font de manière systématique, comme les journaux. Ce nivellement détruit tout. Le prix de Sélection ne vaut pas le prix de gros. Ainsi, quelqu'un qui donnerait son couplé du jour tous les jours, eh bien, le couplé qu'il ne sent pas du tout se trouve mis au niveau de celui pour lequel il est hyperchaud. De même, dans les journaux hippiques, chacun donne 8 chevaux tous les jours, et donc un prix d'Amérique vaut un quinté du mardi, on peut foutre sa paye indifféremment. C'est faux, il faut créer des valeurs. Retenir son désir de jouer pour prendre du plaisir à jouer quand il le faut, quand on sort de son rôle de cochon de payant.
Le turfiste lambda est bien pompé par le système, et pas juste par le pmu, à qui il réserve la plupart de ses coups et la quasi-exclu de son courroux. S'il achète le turf tous les jours, il lui en coûte 40 euros, on ajoute 30 euros pour Equidia, encore 30 en droits d'entrée ou en bibines s'il se rend quelquefois sur un champ ou à un comptoir pour parier, il en est déjà pour 100 euros par mois avant de commencer à jouer. Ensuite, il parie et perd 30% de ses mises s'il est joueur lambda (ce qui correspond au taux de prélévement moyen). Etonnez-vous ensuite qu'il tire la tronche le dimanche au champ de courses, il est totalement drogué et erre dans un système sans valeurs, où le papier équivaut au spot, où le multi se court indifféremment dans le GNT ou l'épreuve d'inédits dans la réunion 2. Réveille-toi, mon ami à casquette, l'issue se trouve dans le système de valeurs.
Le turf vient à l'origine du galop, le sportsman était un aristocrate, les courses n'étaient pas mal vues car l'aristocratie s'y poursuivait en douce passé la Révolution. On était fin XIXème dans l'idéologie du Progrès, on tentait de battre des records, on croisait les meilleurs éléments pour obtenir une progéniture davantage performante. L'idéologie actuelle n'est plus le Progrès mais se voit clairement dans la façon dont s'ordonne le jeu sur un champ de courses, il y a l'élite qui survit par l'entrisme, le copinage (le tuyau), la qualité aussi ; et autour le grand corps social mou, qui s'endort car incapable de se lever contre "la Matrice".
Le grand corps social mou se laisse recouvrir par le bruit, ses particules évoluent dans un univers indifférencié où tout se vaut, où l'opéra vaut le hip-hop, où on pronostique trois chevaux par jour dans toutes les courses, où toutes les religions sont super, où il y a toujours une part intéressante chez le dernier des sales cons, où il y aurait toujours un bon coup à faire dans des courses merdiques, où Equidia accorde le même temps d'antenne à tout le monde, où le génie vaut le médiocre, où tout le monde est sympa.
C'est un mensonge, c'est l'idéologie de notre temps, le mythe de la glorification du présent et du pareil.
Et bien non, nous ne sommes pas pareils, et le présent n'est qu'une station sur la ligne passé/avenir. Et nous sommes libres de ne pas nous rendre tous les jours à l'abattoir nommé quinté plus. Nous ne rions pas sur commande. Nous rions quand ça nous chante et nous ne chantons pas sur commande, c'est même pourquoi nous rions et chantons.
M'enfin, le dimanche aux courses, on peut quand même bien prendre l'habitude de rigoler un bon coup. |