C'est pas le tout, mais il est moment pour moi de tirer ma révérence, chose que j'aurais peut-être dû faire un peu avant, vu que j'ai carrément grossi de l'agenda ces dernières semaines et donc la bonne tenue de ce journal de bord du turfiste en chaude laine, en a quelque peu pâti.
Je garderai un excellent souvenir de ce meeting d'hiver, où les émotions vécues (Nouba du Saptel, Mirage du Goutier, Kool du Caux, Kazire de Guez...) et la réussite au pari se donnèrent rendez-vous, d'autant plus excellent que ce souvenir est aussi une promesse, clin d'oeil à l'hiver prochain.
La vieille garde se retire, et maintenant qu'on connaît Offshore Dream et One du Rib, on va prendre pas mal de plaisir à les regarder poursuivre leur vie. My Love Lady n'a pas dit son dernier mot. Meaulnes du Corta a ressuscité, et Jean-Miche doit en avoir sous le coude. L'oeuf du poussin Nivard est éclos. Sur le plan du jeu, le conseil pour l'hiver prochain sera d'en garder sous la semelle pour les mois de janvier et février, où on ne triche pas, et les meilleurs brillent, tout simplement.
Alors, nous voilà repartis dans la saison de galop, et je dois dire que je ne vois pas ça d'un mauvais oeil. Je suis comme un type qui se serait régalé à un festin joyeux et qui, après le café, ne penserait plus qu'à s'affaler dans son fauteuil Everstyl à dossier pivotant pour se mater Jacques Martin.
Le trot, je n'en peux plus, j'ai trop bâfré. Il faut serrer la ceinture quelques mois pour avoir plaisir à retrouver nos stars l'hiver prochain... (je dis ça, mais dimanche, le critérium de vitesse à Cagnes avec Kesaco, Niky et surtout Opal Viking, miam-miam). Bon, le galop, j'ai envie de m'y frotter, mais je n'y connaîs pas grand-chose, je sais juste que cette année, je délaisserai les handicaps fournis, et chercherai des couplés gagnants dans des jolis petits lots en Bonnet A.
Quand je vais sur un champ galopeur, j'ai toutes les semaines - et pour redire la même chose - l'impression hebdomadaire de me rendre à une messe consacrant la gloire de l'homme. Avez-vous remarqué comme une réunion dominicale est organisée suivant le modèle d'une vie au vingt-et-unième siècle, en Europe ?
D'abord, vous avez la première, la course d'inédits, de petits. Ce ne sont pas des chevaux, mais des perdreaux de l'année, ils découvrent les stalles, un rien leur fait peur, les hommes libres leur lancent des "gouzi-gouzi" au rond de présentation. Devant leur Paris-Turf, les hommes libres détaillent les origines."Qu'est-ce tu penses du fifils à Montjeu ?" demande un vieux à casquettes à un jeune à béret. "Limignoumignou" répond sobrement l'autre, l'air pensif. Les enfants de riches familles partent à la faveur du betting. Hors de Saddler's Wells, point de salut. Les écoles privées (Fabre, Rouget) d'un côté, et les pleus-pleus aux cotes d'outsiders au fond près du poële.
La seconde est une course de maidens, l'inédit a fait ses premiers pas, disons qu'il a 16 ans mais il est encore puceau. C'est une course C. Lolita a de bonnes chances de gagner cette épreuve. Suivant le résultat, l'adolescent sera dirigé vers les listeds ou le CAP chaudronnerie.
La troisième, c'est le handicap-tiercé, les chevaux sont médiocres mais tout le monde s'intéresse à eux cependant. Que vont-ils devenir ? Rester dans la masse, ou devenir nouvelle star ? C'est l'âge du troupeau.
Le handicap-tiercé, c'est l'âge des 19 ans, on est informe, pour tenter de se différencier de la masse qui a un téléphone BouygTel, on pense à SFR. Les jeunes sont des brêles, on devrait leur bourrer la gueule avec des pages de FHM pour qu'ils nous lâchent un peu la grappe. Pourtant, le monde est organisé pour ces petits crétins, mais quel monde, hihi.
La quatrième, un groupe I pour pouliches. Elles ont 25-30 ans, physiquement elles sont affûtées, pas un poil de graisse, la Contrex appelle le sex-appeal. Leur mental de gagneuse fait se retourner sur eux tous les chasseurs de têtes, on les applaudit des deux mains dans la ligne droite, du coup, on peut plus finir sa lecture du Parisien ; la grâce féminine a vraiment mille et un charmes.
La cinquième, c'est le groupe I, planqué au beau milieu du programme de l'existence. Les hommes ont trente-cinq ans, les femelles ont trois ans. C'est l'apogée de l'existence, tous les possibles sont ouverts. On relance pour voir le flop. La gloire immédiate comme les joies de la reproduction. Après avoir gagné un groupe un, l'homme se sent fort, il se dit que c'est le moment d'ouvrir un bar-tabac. C'est ici qu'il faut saisir la chance, vraiment, c'est là que ça vaut le coup d'être affûté, en fait.
La sixième, c'est le groupe III sur 4000 metres. On a cinquante ans et on nous la fait plus. On connaît les rythmes et les changements de vitesse, on sait comment arriver à ses fins. On fume la pipe. Apparemment en haut, on gagne les bras-croisés, mais en bas on danse le bolchoï.
La septième, c'est le réclamer. Démon de midi, retraite, perte du conjoint, il faut se recaser, on se vend au plus offrant. On a encore des crocs pour mordre les mollets de ceux qui nous appellent des seniors, on est des vieux tout simplement. Des vieux chevaux sur le retour. Des gars qui courraient le handicap-tiercé y a quarante ans, qui ont tenté de grimper niveau listed au mérite, puis voilà, la vie nous ramasse et on se retrouve en vente à réclamer. Bordel ! Y-a-t-il quelqu'un qui me réclame, qui pense à moi, me dis-je toujours quand vient l'heure du réclamer.
Alors, je sors de Longchamp pour éviter de voir la huitième,
la deuxième épreuve du handicap-tiercé, trop déprimante, c'est le quatrième âge. On est réduit à l'indifférenciation, plus personne n'attend rien de nous.
Je m'éclipse donc pour éviter de penser à ça, je suis bien, j'ai vu toute vie défiler très lentement en course par course, il fait encore jour, je reviens sur Paris, il y a des filles décroisant les jambes aux terrasses, des garçons qui boivent des coups, du bruit et des accidents de bagnole, des rixes et des fous-rires, des quinquas en costard et des clochards qui dorment en quinconce. Qui suis-je, peut-on rire de tout, mais longtemps ? J'ai trente-trois ans. Dans un an, quelque part, j'aurai donc été plus loin que le Christ.
Le groupe I approche, le crépuscule offre un spectacle aux teintes violacées autant que tirant par fins filets vers l'orangé, et je bois une 8°6.
Je monte dans ma Ford Taunus et je mets le cap sur nulle part, en espérant ne pas y arriver. Je mets l'autoradio sur la station "turf et chansons", Pierre Vercruysse et la chorale des fans de Lady d'Auvrecy y chante un standard du gospel. Je continue ma route vers l'ouest, et voici venir un océan.
Je traverse l'Atlantique en deux chevaux, ces deux chevaux sont Mirage du Goutier et Le Liberty, je suis grimpé sur ces bons nageurs, mais ils pratiquent le dos papillon et je suis obligé de sauter de l'un à l'autre pour conserver l'équilibre. C'est fatigant.
Mais bon, à ce rythme-là, je devrais avoir fait le tour du monde en neuf mois, et pourrais faire mon retour pour le meeting 2008 in Vincennes (ça, c'est Paris). Ah, une petite île perdue. J'y fais halte pour donner à boire à mes chevaux de l'Evian en mini-bouteille. Quant à moi, je me sers du cognac en songeant à Enghien-les-Bains, le ciel est clément et la nuit sera douce, dans le silence de Dieu et de la montre en panne, j'entends trotter quelqu'un.
Merci à Glems, Coquelicot, Tchould, Gougo, Attari, Glem, Kalab, David, Camier, Mayomay, Pussyman, Quatre de Coeur, Zeyop, Coralie, Mayeul Caire, Karim Hawas, Pierre Levesque, François Mitterrand et tous ceux qui m'ont écrit et que j'oublie malheureusement au moment d'écrire leurs noms. Sans vos soutiens, je n'aurai sûrement pas écrit tout ça, merci encore. Hosanna Vincennes & vive Le Liberty !
Hypo, mars 07,
fin de
trans
mis
si
o
n
(Note : que ceux qui désirent avoir des nouvelles de mes futurs écrits hippiques m'écrivent s'ils ne l'ont pas encore fait, on sait jamais, si je refais un truc l'hiver prochain, je vous tiendrai au courant par e-mail...)
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