Ceci est la retranscription d’une conférence donnée hier par Maître Hypo, devant 400 turfistes, sous le chapiteau des Marins Dodus, à Guingamp, lors de la journée inaugurale de sa tournée nationale « Le plan pour arrêter de perdre en moins de cinq jours ». Ouvrons les guillemets.
« Mesdames, mesdemoiselles, turfistes, bonsoir.
Vous êtes venu ce soir parce que vous en avez marre de perdre. Bien. C’est un bon début. D’emblée, je vous rassure : arrêter de perdre, c’est facile.
Posez-vous les questions suivantes... Quand avez-vous commencé à perdre ? Pourquoi ? Souvent, depuis votre plus tendre enfance de parieur, vous vous êtes habitué à perdre. Vous avez observé vos parents qui perdaient tous les dimanches, et vous vous êtes dit, adolescent, moi aussi je veux devenir adulte, moi aussi je veux perdre !
Et c’est ainsi, sans se méfier du loup qui attend au coin du bois, qu’on valide son premier ticket perdant, puis le second, etc.
Oui, au début, c’est dur, on crapote, on se dit que ce n’est pas raisonnable, et puis ça coûte de l’argent…
Mais on s’accroche ! Pour imiter les copains qu’ont la classe avec leur Bilto, et on s’habitue à la jérémiade... ah, il m'en manque un... ah, c'est pas de chance... En vérité, échec est le nom d’un aigle.
Et cet aigle, ah, je vais vous le dire au risque d’en blesser certains… cet aigle, ah… on se sent bien au chaud dans sa serre comme une tranche de pain dans son toaster ! PARFAITEMENT !
Soyez beaux joueurs, les mecs, vous aimez perdre, sinon vous ne valideriez pas autant de tickets déjà perdants.
Ce qu’il vous faut, c’est tromper l’habitude. Et pour commencer, vous allez faire quelque chose qui sera une première pour vous. Ensemble, ce soir, à Guingamp, vous allez répéter en boucle « Je dois perdre l’habitude de perdre, je dois perdre l’habitude de perdre, l’habitude de perdre comme le parieur lambda ». Allez-y ! »
Docile, le public répète le mantra en boucle. Une certaine transe gagne les rangs.
Hypo avale une gorgée d’eau, puis, galvanisé par la foule derviche, quitte son pupitre pour arpenter la scène, micro en main.
« Tel le fumeur qui allume sa dixième clope de la journée sans crier gare, le parieur lambda valide son sixième quinté de la semaine par réflexe. Le quinté, le quarté, le multi, sont des démons créés par le PMU pour vous habituer à perdre (la salle applaudit, quelques « Bélingue, rendez l’argent ! » fusent, suivis de chuchotements : « Tu vois quoi, toi, demain dans le quinté ? »).
Hypo reprend :
« Le parieur regarde les partants de la cinquième, il voit que le favori est imbattable, car il a déjà battu dix fois l’adversité qui lui est encore proposée ce jour. Le parieur tente alors quatre chevaux en couplé gagnant, histoire d’être certain de foirer trois des six combinaisons de son ticket.
Le parieur se dit qu’il ne va quand même pas jouer ce favori gagnant sec pour gagner des queues de cerise. Il préfère faire une longue et perdre au moins la moitié des sommes qu’il jouera, en se disant qu’il est passé à côté du gros lot.
Le parieur est un homme pressé. Plutôt que de se donner trois mois pour multiplier son fonds de roulement par 10 en jouant serré, il préfère perdre son fonds tous les mois en jouant n’importe comment tous les jours. Et oui, voilà ce qui ne va pas dans ce pays ! »
Applaudissements. La main d’une jolie femme se lève : « Monsieur, peut-on dire que le parieur est un éjaculateur précoce ? ». Eclats de rire dans la salle. Maître Hypo se compose la face la plus sérieuse du monde, à moins qu’il ne le soit vraiment. En tout cas, sa voix semble plus dure que l’acier le plus froid.
« Non, car le turf est une activité onaniste. Si vous observez attentivement les gradins d’Auteuil, vous reconnaîtrez mille bonshommes se paluchant. La preuve en est que le turfiste préfère garder pour lui son tuyau que de le filer à une âme en peine. »
Eclats de rire. Certaines personnes de l’assistance sont évacuées par civière.
« Mais vous avez en partie raison, ma jolie, c’est parce que le turf est une activité onaniste que le parieur est dans 99% des cas un perdant. Il connaît le lieu de son plaisir. Son plaisir, mon petit chat, c’est imaginer qu’il va gagner, et non le fait de gagner.
Vous par exemple, mon beau palet breton, z’avez l’air bien mimi, autour de vous des mecs se disent qu’ils aimeraient bien, éventuellement, enfin voyez… mais très peu d’entre eux vont vraiment tenter de vous séduire. L’imaginaire leur suffit.
Ainsi, le parieur est capable de valider un champ-trio pour 30 euros autour d’une base spéculative sur laquelle il ne serait jamais prêt à mettre 30 euros à la place. Il prend les choses à l’envers. Il considère l’imaginaire (le rapport de son trio de fou) au lieu de considérer le réel (il a 95% de chances de perdre 30 euros ; mais il ne veut pas le voir).
Pire ! (Maître Hypo devient violet) Il parie la même somme ET sur une certitude ET sur un couplé pourri ! Parfaitement ! En conséquence, son fonds de roulement ne décolle jamais (Hypo demande un verre d’eau). Normalement, il faut jouer au minimum 5 mises sur votre certitude, et 1 sur le couplé pourri. (Hypo considère tristement son verre d'eau et demande du Ricard) Eh oui, aimez-vous, le PMU vous le rendra ! »
On entend des sifflements. Une ondulation parcourt le public, comme un seul homme. Certains turfistes, gênés, se reconnaissent dans le comportement décrit par le maître. Une voix hurle « Raël, salaud ! ».
Le trublion est aussitôt saisi par des vigiles.
« Vous savez, reprend le Maître sur le ton de la confidence… je suis encore moi-même parfois ce parieur habitué à perdre. Je travaille sur moi-même mais ça me reprend parfois… Ce qui fait de moi un winner qui roule en Ford Taunus, c’est le fonds de roulement dont je dispose. Tant que je peux parier beaucoup plus sur une certitude, un favo à 1.7, que sur un coup incertain… tout va bien… »
Harassée par une journée de travail mal payée (la plupart des parieurs présents dans la salle payent le PMU au SMIC en lui refilant 8,50 euros par heure), l’assistance n’a rien compris aux dernières paroles pontifiantes du gourou.
Profitant des relâchements de la foule, la jeune femme se fraye un passage et s’approche du Maître pour lui glisser quelques mots à l’oreille, apparemment il lui a répondu par une bonne blague puisque les deux ont l’air ravis. Et les voilà qui s’apprêtent à quitter la salle bras-dessus bras-dessous !
Grondements sous le chapiteau !
L'organisateur de la soirée s’approche stupéfait du couple nouvellement formé, et interpelle Hypo pour lui demander s’il va lui faire le plaisir de finir sa conférence. Celui-ci rétorque en souriant, l’élégante à ses côtés :
Ah, non ! J’ai gagné, j’arrête pour aujourd’hui.
Hypo quitte le chapiteau, sous les huées, direction la studette de la guingampaise mimi.
Parmi les insultes proférées à l’encontre de notre homme, l’une d’elles révèle tout son sens. Matelassier.
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