En commençant à descendre l'escalier de l'avion qui m'avait amené à l'aéroport Roissy-Charles De Gaulle, j'avais l'impression d'être muni d'oeillères australiennes.
Sur les naseaux, je portais cependant une paire de Ray-Boon, une imitation de lunettes de marque que j'avais achetées il y a deux ans à un jeune entrepreneur flamand qui rêvait de surfer sur la vague ch'ti, le mec m'avait fait marrer et je lui en avais acheté deux (elles avaient la particularité d'avoir gravées sur chacune de leurs branches, des fricadelles en cuivre). Je les portais en guise de deuil car j'avais appris la veille que suite à la faillite de sa boite, et criblé de dettes, mon jeune flamand avait emprunté chez Cofidis pour entreprendre une montante sur Anders Lindqvist.
Au milieu des marches, Honeymoon entrelaça ses doigts aux miens, le soleil de plomb de cet été-là collait sa liquette de lin à sa peau, sa chemise entrouverte, elle s'éventait avec le supplément quinté peluche du Turf en se donnant un air de grande dame, autour de mon gland la corolle picotait et le sang affluait tant et si bien que je m'immobilisais au milieu de l'escalier comme un con, moite, incapable de tout mouvement.
- Ben, qu'est-ce que tu le fais ? me demanda Honeymoon. Il faut aller chercher Balloches, c'est pas le chien de contorsion tu sais ? Il doit être compressé dans sa petit panier.
- Euh oui... tu peux t'en occuper ? J'ai besoin de solitude, d'apprécier mon retour en France, tu comprends. Je respire, là, je goûte, à l'intérieur ça chante, ça frétille.
- As you want, she said.
- Tout va bien, monsieur ? me demanda une ravissante hôtesse malgache, ce qui n'aidait aucunement à retrouver nonchalance. Il était treize heures, il me restait deux heures pour retrouver ma contenance, puis un pmu, et aller jouer "Only Boys", à nouveau def4 avec son Grégoire, comme au temps où je l'avais connu gai poulain, mais cette perspective de victoire m'excitait encore davantage. De plus la course était programmée sur l'hippodrome du Mont-Saint-Miche. L'avion débarrassa le plancher, et je me retrouvais au milieu de piste, seul sur l'escalier métal.
Vers quatorze heures, Honeymoon vint à ma rencontre. Je ne sais comment cette diablesse s'était débrouillée pour enfreindre les règles élémentaires de sécurité mais elle était accompagnée de ma mère et de notre chien Balloches. Ma mère gravit les escaliers lentement, tout effort lui était pénible, et j'éprouvais une horrifique sensation de triolisme quand, tandis qu'elle embrassait mes joues, Balloches vint danser le charleston contre ma cuisse.
A présent naturel, urbain, gentleman, je dévalais quatre à quatre les deux marches de l'escalier. Chutant au sol, je me relevais d'un bond quasi simultané et bafouillait d'un ton trop rapide : "Honey bunny, tu vas voir, la France c'est magnifique ! Ca te dirait une balade au Mont Saint Michel ? Pour cet après-midi, nous sommes trop loin c'est rapé, mais il paraît qu'il y a une très bonne émission à la télévision sur ce sujet. On pourrait la regarder en buvant un coquetel, puis nous délasser à l'hôtel, qu'en dis-tu ? "
Honeymoon me regarda en faisant la moue puis indiqua l'escalier.
Balloches y demeurait figé, incapable de tout mouvement, langue pendante, le salaud haletait à quatre pattes. La course allait démarrer dans quarante minutes, c'était encore jouable si l'un de nous trois délivrait notre chien de son calvaire, mais je doutais qu'Honeymoon et moi puissons vivre encore en couple si l'un de nous deux mettait en oeuvre le plan auquel je pensais.
Honteux d'être un turfiste, et me souvenant que j'étais maudit, conscient que je n'étais pas sur Terre pour être aimé, ou respecté, mais pour enfiler les gagnants, je demandais à ma mère en donnant à ma voix les inflexions chaudes et rassérénantes que savait conférer à la sienne feu François Mitterrand, de bien vouloir branler Balloches.
Qu'est-ce qu'une mère ne ferait pas pour faire plaisir à celui qu'elle a porté neuf mois ?
Et puis j'avais une Mission. Je portais une Révélation.
C'est Vrai que retourner au champ de courses , après plusieurs mois , ou plutôt semaines, c'est particulièrement excitant.
Vous avez de la chance avec manman quand même, car il arrive sans prévenir le moment ou les rôles s'inversent, et la bah c'est le fiston qui va devoir montrer gratitude a celle qui l'a porter 9mois. J'espere pour vous qu'elle ne vous demandera pas de branler Sam Bourbon ou quelquechose comme ca .
J'ai beaucoup aimé la phrase "Honteux d'être un turfiste, et me souvenant que j'étais maudit, conscient que je n'étais pas sur Terre pour être aimé, ou respecté, mais pour enfiler les gagnants..."
Nouveauté, "J'ai vu défiler..." accueille pour la saison 4 un nouveau chroniqueur, l'épatant SAM SPADE DU RIB, alors soyez gentils d'arborer une tenue décente en lisant ses papiers.