Certaines courses sont pareilles à des ritournelles pop qu'on pourrait écouter mille fois de suite. J'ai revu une quinzaine de fois ce prix d'Amérique comme je peux le faire d'un morceau électronique, jazz ou classique, afin de comprendre sa structure. J'aime à connaître l'esprit qui ordonne l'œuvre d'art, or, après m'être ouvert à celui de l'Amérique 2008, réécouté sa mélodie, prêté attention à ses points de ruptures, tenté de comprendre pourquoi Opal a fait 2 par exemple (c'est-à-dire comment), je ne puis m'empêcher d'imaginer un remix qui est la course telle qu'elle aurait dû se passer sans son fameux passage déstructuré.
Revoyons la scène au ralenti.
Pourquoi Offshore Dream gagne t-il ? Parce qu'il est le meilleur, peut-être et même certainement, mais dans l'Amérique, une course qui barde autant, il faut avoir un bon parcours. Or, Offshore se trouve à la sortie du tournant final dans le dos d'Orla Fun. Seul son allié, Vercruysse du Corta figure encore devant. Avec eux figurent encore Opal Viking le revenant et Kool l'éclopé. Autant dire que c'est gagné.
Etre dans le dos d'Orla Fun, voilà la bonne position. Levesque la prend alors que, bloqué au centre, Pearl Queen commence à reculer. Là, il fait un petit coup de troisième épaisseur. Devant, Vercruysse du Corta se décale et se met sur deux lignes. Il reviendra se mettre à la corde, une fois Offshore calé, et hop in the pocket.
Or, tout cela n'est possible que grâce à l'accrochage. Sans cela Offshore aurait été bloqué au milieu, le wagon de trois n'aurait pas été aboli, la place de vainqueur de l'Amérique (en tout cas le meilleur parcours) aurait été occupée par… Jean-Michel Bazire.
Et là, nous passons de considérations esthétiques aux réflexions métaphysiques. Y-a-t-il une vie avant la mort ? Qu'est-ce que l'amour ? Pierre Vercruysse et Franck Nivard avaient-ils le rôle de numéro 2 ?
La course donnée à Exploit Caf par son partenaire fascine. Départ volant, le cheval est tout de suite bien placé, seconde ligne, il ne suit pas l'effort de Super Light, il attend, se laisse couvrir. Bazire se fait oublier alors que tout le monde cravache pour remonter et bien se placer, lui, opposé à la constitution américaine, invente le plan B : bien partir puis redescendre mais pas forcément par le jeu des relais. Le cligno est mis à droite à mi-course, dans la montée, pour prendre le wagon de trois qui se forme ainsi : Pearl Queen remonte tambour battant Kool du Caux suivi d'Orla Fun. Là, JMB quitte le sillage de Magnificent Rodney, lui-même derrière Offshore Dream. Il n'a plus qu'à attendre, encore, après tout Exploit Caf est un monsieur attentiste, il convient de le faire patienter au mieux, dans le salon, avec d'excellents boudoirs. Bref, la montée dans un fauteuil. Un bon gros fauteuil ; on va signer un gros contrat.
Mais l'accroc ne va pas tarder à saloper la casaque impeccable. Pearl Queen se rabat très vite et Duvaldestin veut absolument reprendre. Il veut le dos de Kool du Caux à son extérieur. Et là, pour saisir ce qui se passe, nous avons ce qui s'appelle un point de montage entre deux plans. A 2'05. Dans le plan précédent, nous voyons Kool se rapprocher très vite à l'extérieur de Pearl Queen, pourquoi ? Car Duvaldestin reprend, puis… changement d'axe, et on constate que Nivard ne vient pas tout de suite. Je compte 10 secondes entre le moment où Nivard est à hauteur de Pearl et celui où il se retrouve devant (alors que Pearl n'avance plus, d'où le ralentissement provoquant l'accident). Derrière, Orla Fun ne mettra que cinq secondes pour passer Kool alors qu'on a des vagues en raison du décalage de Meaulnes du Corta, devant.
Là, on peut partir en suppositions et friser le ridicule, mais lâchons-nous, et hasardons-nous à penser que c'est de la course d'équipe. Ou de l'hésitation. Que s'est-il passé derrière ? En tout cas, en « lambinant » avec Kool (n'oublions pas qu'il est diminué, donc l'effort violent n'était pas non plus recommandé), Nivard crèe un tremplin pour le cheval situé derrière son suivant immédiat. Nivard rentre dans le rang, Guinoiseau y va, il n'a pas le choix. Puis Nivard se redécale encore, à l'intérieur, derrière Meaulnes, un peu tassé par Levesque.
Nous sommes à Kourou. Le lancement de la fusée Ariane. Mais c'est Offshore Dream qui se retrouve mis en orbite.
En effet, JMB a dû faire un écart suite au ralentissement de Pearl Queen et à la pirouette de Magnificent. Le cheval s'est désuni, Nouba jusque-là dans ses roues doit virer sur sa droite et le passe mais la jument de Geslin, pas dans le mood, va encore freiner Exploit Caf. Le trou est fait. Irrémédiablement belge.
Béance encore agrandie par Pearl Queen, à la dérive, après ses efforts et ses départs volants. Nous sommes à la sortie du tournant. Meaulnes a fini de faire le gugusse sur deux voies et fonce à la corde, il se perd dans ses allures en une portion qui lui a déjà été fatale. Cinq fuyards. Offshore sort du dos rêvé d'Orla Fun, qui ne va quasiment rien lâcher. Opal prend le dos d'Offshore, tente de sortir mais Kontio saisit très vite qu'il ne peut battre Offshore et court habilement pour la deuxième place (qui sportivement incombe à Orla Fun, au parcours plus dur). Deux chevaux me semblent à l'œil finir aussi vite qu'Offshore Dream. Prodigious (qui quant à lui aura choisi la corde et donc va se bouffer Super Light qui recule et recule encore, Jean-Philippe Dubois aurait dû le prévoir) et… Exploit Caf.
Vraisemblablement, sans le hic, Offshore aurait pris le dos d'Exploit Caf (Nouba ayant montré sa limite actuelle, le wagon de trois aurait fini avec JMB) à moins que JMB ne décide de laisser sortir Levesque pour le filer, il y aurait une autre course possible et donc un autre remix, à partir de ces deux options. Connaître le gagnant me paraît une incertitude (Offshore a semblé avoir encore de la marge, préférence Offshore...), en revanche je n'en ai aucune sur le jumelé : les dieux de la drive.
Métaphysique, écrivions-nous. Le sport hippique transcende son spectateur : quand les mains ont la parole, les turfistes entendent des voix.
(Arrivée officieuse, sans accrochage, et absolument subjective :
1. Offshore Dream ... 2. Exploit Caf ... 3. Orla Fun ou Opal Viking 5. Prodigious.
Meaulnes du Corta aurait gagné si Pierre Levesque l'avait mené)
En décembre, j'eus l'occasion de faire un saut dans l'aimable cité phocéenne. J'en profitais pour aller jouer au con. Coup de vent à Vivaux. Coup de grisou à Borély. Une paye que je n'avais pas foulée la piste d'un hippodrome de province, réellement foulée, puisque j'en ai vraiment fait le tour, me pointant un vendredi à 14 heures avant d'apprendre sur place que les réjouissances auraient lieu à la tombée du jour. Profitant de la nonchalance qu'on peut avoir quand on visite un endroit qu'on ne reverra pas de sitôt, et du peu de monde sur les lieux, je m'étais glissé sur l'anneau de Vivaux. J'ai marché, c'était bon. Depuis, j'aspire à emprunter la grande piste pour vraiment savoir ce qu'est cette fameuse montée que Pierre-Joseph compare à l'Alpe d'Huez quand il a picolé trop de génépi, et qui, vu des tribunes, semble aussi douce qu'un creux poplité.
La visite ne s'arrêta pas là puisque le soir même, au gré des allées et venues, je me suis infiltré dans les écuries en me faisant passer pour Bernard Michel, le chroniqueur hippique de La Voix du Nord. Ah, respirer le crottin ; oh, sentir monter dans sa colonne vertébrale le rythme ternaire produit quand alentour le sol cimenté rencontre le sabot de l'être vivant.
J'ai vu les chevaux immobiles dans leur box, attendant sans moufter, impressions de sérénité en Olympie, concentrés comme des lecteurs, à la fois dans le monde et cependant bien loin. Un vrai petit bonheur bio.
Si je n'étais pas le patron d'une entreprise de fruits et légumes qui pratique l'import/export mondial (eh oui, www.mondial-legume.com, c'est moi) j'aurais volontiers arrêté ma carrière pour devenir lad. Mais il faut que je pense à tout l'argent que je gagne, je ne peux pas comme ça l'abandonner.
Nouveauté, "J'ai vu défiler..." accueille pour la saison 4 un nouveau chroniqueur, l'épatant SAM SPADE DU RIB, alors soyez gentils d'arborer une tenue décente en lisant ses papiers.