Peu de fois lors de l'hiver courant me suis-je rendu au temple. Lassé des admirations, j'allais porter mon offrande au dieu cinoche, à mousmé livresque, à grand caniche conversation. Mais le temple, je le désertais. Le turf me semblait un joli désert dont Carlos décédé ne chanterait plus l'oasis. Puis, comme un adolescent surpris sur un banc public du square Mélanfeuille par sa première éjaculation alors qu'il se caresse négligemment la tige sous le futal velours en regardant une fontaine, je me suis retrouvé à Paris-Vincennes et j'ai été comme possédé.
Je feuilletais ma feuille hippique avant le France, que jouer ? Soudain, trois minutes avant le départ, le temps s'arrêta. Ma dernière heure était venue. Une cavalcade infernale venait à mes oreilles, quelque chose d'irrémédiable, d'infernal, de fatal. C'était le bruit du sol frappé en cadence amplifiée par Exploit CAF devant les tribunes : pour s'en aller rejoindre la voiture, JMB avait décidé de venir toiser la foule, mi-torero, mi-matamore, le long de la lice. JMB en avait plein les mains et il nous en a mis plein les oreilles. C'était l'évidence. L'inéluctable.
Ce moment que le parieur guette, ce but ultime, détruire le temps, déjouer la mort, la finitude, le pronostic, c'est l'orgasme, les grandes eaux, Paris noyé, la pulvérisation de tout, Hiroshima mon amour de p'tit cheval.
Parce qu'au fond les courses, ce n'est que cela. Tout ce qui précède la course, donc le pronostic, n'est que la tentative d'en finir avec le temps qui s'égrène. Pronostiquer, c'est déclarer que « cela » va arriver, cela et non autre chose, car en fonction du passé, des intentions, des capacités, il ne peut en être autrement.
Donc, poser : voilà, machin est sur untel, untel a battu bidulos du rib, bidulos du rib a mis son bonnet à grugrube d'or sur 2700, mais comme-là ça tourne à gauche, machin va venir en troisième épaisseur, et hop, là, posée la résolution de l'équation.
Entendre Exploit CAF, ce jour-là, c'était devenir Madame Soleil. Il n'y avait plus de liberté possible, plus de choix, il allait gagner. Point barre. La seule liberté qui nous reste était de le jouer ou non. Et surtout combien. L'oracle avait parlé, avait trotté. L'ange nous chuchotait aux oneilles ce qui fut, ce qui est, ce qui sera. C'était insupportable ; j'ai fui les tribunes.
Je me suis enfermé dans les toilettes, j'ai compté le nombre de lettres dans le titre de la chanson « Cot Cot Coin Coin », et j'ai mis ma baraque sur le quatorze, Grugrube d'Or.
Depuis, le royaume des cieux est à moi. |