Dans le Corail me ramenant à Marnelon, je feuilletais "Mes débuts aux courses", un roman de Donner qu'un admirateur grisonnant venait de m'offrir.
Voyage SNCF première classe payé avec un ticket gagnant validé sur un fils de Fleuron Perrine... j'étais sis en place Couloir-66, je regardais défiler rapidement le paysage quand, dans le reflet de la vitre, j'ai pris conscience que l'homme assis en face de moi me lorgnait comme un lion s'apprêtant à fondre sur l'antilope dansant le zouk sous la lune offerte (il faut savoir que ce dimanche-là, j'exhalais le Bergerac, servi ce jour-là en abondance sur mon lieu de travail à l'occasion du GNT).
De la poche droite de ma gabardine, comme une larme à l'oeil de la femme que j'avais quitté la veille, perlait un sandouiche au saucisson d'âne macéré au vin chaud (Il faut savoir aussi que seuls les gens supérieurs commencent leurs phrases par il faut savoir. Mais seuls les cadors parviennent à en terminer parfois ainsi).
Le temps passe - arrêts en gare de Gamelle, Recave, puis Bingo sur Seine - et le type élégant ne me lâche pas des yeux... sans stress, je me dis qu'il continuera à passer...
Quand le contrôleur vient faire sa besogne, j'extirpe de mon larfeuille le ticket coincé entre ma carte bleue et ma carte Vincennes VIP, nos regards se croisent puis on se louche dessus quand l'autre se fait contrôler aussi. De son porte-documents en croco, le mateur extrait un billet pour Marnelon coincé entre un Paris-Turf et le numéro de Playboy d'octobre 2002, celui où posait en page centrale Nathalie Henry. La chair de poule me saisit, je me cotecote-codékifie quand j'entends le gars faire au contrôleur : "Il faut savoir qu'il faut savoir".
Oh putain, un cador.
Serait-ce lui ? Car voilà qu'après avoir regardé sa montre, il sort un stylo bic à pointe gel (le même que le mien, noir avec le bouchon violet pour faire lover) et commence à griffonner sur un carnet... une feuille volante en tombe, je la ramasse aimablement puis la lui tend... j'y jette un oeil à la sauvette, et là, je commence à flipper ma race :
il s'agit d'un double du contrôle technique d'une Ford Taunus effectué au Midas du centre-ville de Rochon.
Là, je prends mon courage à deux mains, et aussi sur moi-même, alors en lui tendant son contrôle technique, j'ose un... "Euh, ahemm, excusez-moi, je, euh, ben, euh... vous ne seriez pas l'homme connu sous le nom de Pipo ?"
L'inconnu prend la mouche.
"Pipo ? C'est qui, ça, Pipo ? Vous vous foutez de ma meule ?"
Je tente de combler. Une image mentale de volcan d'Auvergne zébraie mon esprit, je me ressaisis.
" - Excusez-moi, j'ai dû me tromper... Je vous ai pris pour un bloggeur... un turfiste... une jolie plume... mais je connais pas sa gueule alors hein héhé,... désolé bon voyage… (silence puis…) J'allais vous demander si vous alliez faire une saison 3... j'aurais été con, hein… pas…".
Mon visage se fait avaler par le roman que je lui tends afin de dérober à la vue un masque de honte.
Simili-Pipo me répond avec un sourire content de soi : "Un turfiste, pas de danger, non. Vous avez vu les bouquins dans mon sac (ouais j'ai vu ouais), c'est ça ? Ah! Je me renseigne, je suis journaliste (métier de merde) et sur une enquête. Vous jouez ? (mais je t'emmerde) Vous perdez combien par mois ? (haha) Tout le monde perd, non ? (pauvre con) Faites gaffe quand même."
Je n'ai pas d'I-Pod, alors pour lever le son du silence, je baisse la tête vers mon bouquin, le Donner, et je lis qu'on vient aux courses pour sentir la vie, putain.
Je suis descendu avant d'atteindre Marmelon, et j'ai repris un ticket dans l'autre sens pour la gare RER de Joinville, et hop, à pinces, direction templum. Elvis is back, et d'après les bruits de l'entourage, il est bien « fit ».
A suivre…
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